Des moudjahidate se remémorent leurs souvenirs de jeunes femmes à la fleur de l'âge qui rêvaient, il y a 67 ans, d'une Algérie libre et indépendante et qui avaient dû tout abandonner pour rejoindre le maquis, en relatant des faits marquants de leur parcours militant et héroïque. Parmi elles Hassiba Benyelles et Djamila Boupacha qui reviennent sur leur lutte contre un colonialisme odieux, dans un entretien accordé à l'APS à la veille de la commémoration du 67e anniversaire du déclenchement de la Glorieuse révolution du 1er novembre. Hassiba, octogénaire, nous raconte, avec une voix sereine et posée, ce qu'elle a vécu à l'âge de 17 ans. Elle se rappelle encore ce jour du mois de février 1957 où elle a quitté, dans l'obscurité de la nuit, son domicile familial situé aux alentours de Sétif, déguisée en homme à la recherche de ses "frères moudjahidine" pour rejoindre la résistance armée dans la zone I de la cinquième région. "J'étais au primaire lorsque le maître d'école nous a demandé, au terme d'une fête de fin d'année, de faire ovation à la France, ce que j'ai refusé de faire, faisant plutôt des acclamations pour mon pays, en criant haut et fort "Tahya El Djazaïr" (vive l`Algérie), suite à quoi le maître d'école m'a donné une grosse gifle devant tous mes camarades", a-t-elle ajouté. Et c'est à partir de là que j'ai commencé à ressentir de la rancœur envers la France, un sentiment que je ne cesserai d'éprouver jusqu'à ma mort, lance-t-elle avec beaucoup d'émotion. Il en va de même pour Djamila Boupacha qui a subi la même persécution. Cette jeune fille qui suivait à l'hôpital de Béni Messous une formation d'infirmière n'a pas pu décrocher son diplôme, pour cause ses origines et sa religion, mais cela ne l'a pas empêchée d'être une figure de proue de la Révolution, en rejoignant les rangs de la Guerre de libération à l'âge de 17 ans. Agée de 84 ans, la moudjahida Boupacha évoque cette image restée gravée dans sa mémoire avant de décider de rejoindre les rangs de l'Armée de libération nationale, un an avant le déclenchement la révolution du 1er novembre, cette image "d'injustice, d'oppression, de pauvreté et de privation qu'enduraient les enfants du pays et qu'elle ne pouvait supporter". Issue d'une famille révolutionnaire, Djamila Boupacha n'a pas hésité à rejoindre les rangs de la révolution en dépit de son jeune âge. Cette héroïne rebelle et fidaïa, qui a ébranlé le colonisateur français, avait pour seuls objectifs "Mener la révolution et arracher l'indépendance". La moudjahida qui avait en souvenir chaque détail relate: "j'ai été formée à manier les armes et à utiliser le matériel de soins... nous avions dû franchir bien des montagnes entre Sétif et Tébessa, nous avions lutter et assister à la mort de nos frères, c'était tellement dur de voir nos compagnons d'armes périr l'un après l'autre, mais l'Algérie mérite les sacrifices consentis pour son indépendance". "Lorsque j'ai quitté mon domicile, j'étais convaincue que mon retour était incertain, je savais également que ma mère, ayant peur pour moi, allait m'empêcher de rejoindre les rangs de la résistance. Seule, j'ai décidé de mon propre sort, pris le soin d'informer, à travers quelques mots, ma mère que je partais prêter aide à nos frères moudjahidine", témoigne-t-elle, poursuivant "je me suis faite passer pour un homme avant de quitter mon domicile la nuit, d'ailleurs la terreur de ce jour là je la ressens jusqu'à présent". Les souvenirs restitués après plus d'un demi siècle et les émotions, ô combien fortes, ressenties par la moudjahida Hassiba, hantent également Djamila Boupacha qui marqué de son empreinte l'histoire, en devenant la muse de l'artiste peintre espagnol Pablo Picasso et l'icone de la révolution de tout un peuple. Adhérant à l'âge de 15 ans à l'Union des femmes de l'UDMA (Union démocratique du manifeste algérien), la jeune fille a vite rejoint le maquis en 1955 avec l'aide de son frère, alors responsable au FLN dans la Basse Casbah. Cette icône a fait couler beaucoup d'encre, en mettant à nu le visage hideux et barbare du colonisateur qui lui a infligé toute forme de torture lors de sa détention, après son arrestation en 1960 dans le domicile familial à Dely Brahim. Plaidée par l'avocate franco-tunisienne Gisèle Halimi et soutenue par Simone de Beauvoir, l'affaire de Boupacha a rallié l'opinion publique et annulé, partant, la peine de mort prononcée à l'encontre de la vaillante moudjahida, relâchée après les accords d'Evian. Le jour de l'indépendance, Hassiba Benyelles, qui se trouvait au niveau des frontières algéro-tunisiennes, se rappelle "je me suis évanouie à l'annonce de la nouvelle, ce fut une utopie enfin devenue réalité". "L'allégresse de l'indépendance était certes incommensurable mais difficile aussi, j'avais tout de suite pensé aux familles de nos compagnons d'armes tombés au champ d'honneur, je pensais surtout à leurs parents qui attendaient, désespérément, leur retour". Mme. Benyelles a continué de rendre visite aux familles des chouhada compagnons d'armes. "Ils ont laissé des enfants que je considère comme les miens et je suis fière d'eux", a-t-elle affirmé. Plusieurs élèves de l'Ecole des cadets de la révolution de Tlemcen l'appellent "Maman" car elle a travaillé à la Gendarmerie nationale. Cette grande dame a ouvert son domicile familial aux enfants de l'Ecole qui lui sont très reconnaissants. Evoquant l'Algérie actuelle, les défis et les tentatives de déstabilisation dont elle fait objet, les deux héroïnes ont considéré que "personne n'a le droit de parler de l'Algérie, même le président français. L'Algérie est plus grande pour qu'un pays dont l'histoire est couverte d'infamie ne daigne lui porter atteinte". "Celui qui prétend que nous n'avions pas de civilisation, il n'a qu'à réviser ses leçons d'histoire", a-t-elle martelé, rappelant que "la civilisation arabo-musulmane est plus ancienne que leur histoire et l'Andalousie en est le témoin". Et de poursuivre: "nous sommes une nation fière de son algérianité". "Leur hymne national dont le président français doit faire une relecture est une preuve irréfutable de la barbarie et des massacres commis", a-t-elle dit, ajoutant qu'en comparaison avec notre hymne, il est plus facile de faire la distinction entre le civilisé et le barbare. S'adressant à ceux qui tentent de porter atteinte à notre histoire, la vaillante Benyelles a estimé qu"'il était absurde d'essayer de nuire, même par un seul mot, à notre histoire. Toutefois, nous nous attendons à tout des dirigeants d'un pays qui a toujours été l'ennemi juré et il le restera". "Nous les avons combattus hier et nous le referons une nouvelle fois si nécessaire et je suis prête à sacrifier ma vie pour l'Algérie", a affirmé l'héroïne de l'Algérie. Pour ce qui est de la jeunesse algérienne, Mme Boupacha a dit "elle est notre fierté et l'avenir, je lui fait confiance et je suis certaine qu'elle répondra présente à l'Algérie et qu'elle suivra nos pas et même fera mieux". En conclusion, la moudjahida Benyelles a exhorté les enfants d'aujourd'hui à travailler et à étudier pour contribuer à l'édification de l'Algérie par fidélité au serment des chouhada qui ont sacrifié leurs vies, ajoutant que l'Algérie est la terre, la vie et l'avenir de notre jeunesse que tout un chacun doit préserver".