Sa vision du monde sera évidemment différente de celle qui prévaut chez ceux qui n'ont pas eu accès à l'école laïque, cette école qui, malgré les injustices dues au régime colonial, a formé des citoyens vertueux, des esprits libres, ouverts au dialogue des cultures, bref des hommes mis sur la touche dès l'indépendance de l'Algérie en 1962, parce qu'ils ne se sont pas frottés aux «magouilleurs» planqués au Maroc et en Tunisie pendant la guerre de libération (1954-1962). Evoluant dès son jeune âge au milieu des pieds-noirs (Européens d'Algérie), grâce à son oncle pharmacien, il a traversé les turbulences de cette époque avec beaucoup de plaisir, de cette joie de vivre qui caractérisait les Français d'Algérie toujours prêts à faire la fête. Adopté par ses amis français, vivant au milieu d'eux, il raconte la vie d'un village colonial : Rio Salado qui n'a pas vu venir l'orage, la tornade, la fin d'un monde malgré les clignotants au rouge depuis la chute de l'Allemagne en mai 1945. Des signes annonciateurs à l'est du pays, mais l'insouciance, l'inculture politique, le mépris et l'arrogance ont empêché les dirigeants français de voir venir le tsunami politique qui se préparait. Il faut dire qu'à cette époque, les instruments de la météo politique étaient rudimentaires. Les capitaines de vaisseaux naviguaient au pif, sans radar capable de leur éviter les écueils visibles à l'œil nu, pour ceux qui n'avaient nullement besoin de marc de café pour comprendre que le navire allait s'échouer sur des rochers à fleur d'eau. Les amitiés forgées au cours de son adolescences, de sa vie d'adulte se font et se défont au gré des événements d'Algérie, comme se plaisaient à dire les officiels de l'époque. Slalomant à travers ces dures épreuves, au milieu entre le marteau et l'enclume, il avance emporté par la folie des hommes qui frappe sans discernement tous ceux et celles qui se laissent emporter par le cours du fleuve du moment, sans essayer de jouer l'espace d'un instant au saumon idéologique pour aller voir si la source n'a point perdu cet idéal qui devrait imprégner les êtres humains. Cette phrase de Pierre Barbéris pourrait s'appliquer au roman de Khadra : «La littérature est dehors de l'idéologie par l'espèce de décision qu'elle prend de parler autrement des problèmes du monde. Elle tourne le discours dominant en abandonnant les formes qu'il contrôle et en recourant à des formes dont il ne soupçonne toujours pas l'efficacité.» – Ce que le jour doit à la nuit de Yasmina Khadra. Edition Julliard 2008.