Eva Joly, l'ancienne juge franco-norvégienne qui faisait trembler les patrons et les politiques français, a déclaré dans cet entretien accordé à El Watan et la Chaîne III qu'elle voudrait arriver à bout de l'immunité pour lutter contre la pauvreté. Peut-on connaître l'objet de votre visite en Algérie ? Je suis en Algérie sur invitation du ministre de la Solidarité. A travers les discussions que j'ai eues avec ce dernier, j'ai compris que pour le gouvernement algérien la lutte contre la corruption et le blanchiment d'argent est un des facteurs de lutte contre la pauvreté, dont la tâche incombe au ministère de la Solidarité. La Norvège a répondu favorablement à cette invitation parce qu'elle souhaite développer de bonnes relations avec l'Algérie, pays où une de ses compagnies pétrolières est déjà présente. Je pense que cette coopération est appelée à se développer. Dans la limite de nos moyens, nous pensons apporter notre contribution, à travers notamment des rencontres avec mes collègues magistrats, à la sensibilisation sur l'importance du travail que ces derniers auront à faire dans les années à venir en matière de lutte contre la corruption et le blanchiment, un domaine qui relève de ma spécialité. Avez-vous une idée sur l'importance de ce phénomène en Algérie ? A travers les discussions que j'ai eues, j'ai su que l'Algérie a été frappée par beaucoup de maux, entre autres celui de la corruption. Je sais qu'en raison des problèmes énormes que votre pays a rencontrés durant la décennie de terrorisme, les forces de police étaient occupées par d'autres sujets que la corruption. Je constate qu'aujourd'hui il y a une volonté politique de s'attaquer au problème à travers les textes de loi, qu'il faut accompagner des moyens et une formation des enquêteurs, des procureurs et des juges, de façon que la délinquance économique organisée ne soit plus rentable. Je souhaite participer à cette formation sur un phénomène qui, selon certains observateurs internationaux, est très important en Algérie. Aux dires de vos autorités, il existe des problèmes énormes de détournement de foncier et de biens publics. Il s'agit d'affaires politiques intérieures très importantes et je serai très heureuse de pouvoir aider à mettre les projecteurs sur la façon dont on peut s'y prendre. Pensez-vous qu'il suffit juste de promulguer des textes pour lutter contre la corruption ? Bien sûr que non. Les textes sont le royaume des idées où tout est toujours parfait. Imaginez des structures qui font que l'incrimination soit bien écrite comme par exemple vos unités de collecte du renseignement financier, avec comme arrière plan des textes. Il y a aussi la contribution de la société civile, parce que vous ne pourrez jamais vaincre la corruption si la société civile ne comprend pas que cette lutte la concerne et qu'il est de son devoir de signaler toute pratique douteuse. L'unité du renseignement financier a pour mission de recueillir les messages sur les transactions suspectes au niveau de toutes les institutions financières transmis par les commissaires aux comptes, les comptables, les avocats, les négociants de matières précieuses. Toutes ces personnes n'ont plus le devoir de silence. Elles doivent suivre les opérations dans leurs banques ou institutions financières sous un regard suspicieux, parce qu'elles ont la responsabilité pénale de dénoncer les transactions douteuses. S'il s'avère qu'il y a eu un flux injustifié, l'unité du renseignement financier transmet le dossier au parquet. A travers votre expérience, pouvez-vous affirmer qu'il existe une relation entre le terrorisme, la corruption et le blanchiment d'argent ? Toutes les activités occultes ont besoin d'un financement. La question est de savoir d'où viennent ces fonds. Bien que certains actes terroristes ne soient pas coûteux, il faut toujours un financement pour les camps d'entraînement, l'achat des armes, la rémunération des personnes en veille, etc. Ces fonds viennent de différentes sources. Je ne sais pas s'il y a des études précises sur le sujet, mais il est certain que des fonds énormes occultes financent le terrorisme. La corruption permet aussi de financer des forces antidémocratiques dans ce sens que lorsqu'un pays a, après une longue lutte, acquis un gouvernement démocratique, la corruption qui y régnait avant a permis au régime ancien de cumuler des trésors de guerre qui servent à manipuler et agir contre le régime, souvent fragile, nouvellement élu. Il faut se rendre compte que la corruption génère des fonds immenses qui donnent un pouvoir occulte énorme, en dehors de tout contrôle. C'est la raison pour laquelle il faut s'attaquer à la racine de ce problème en contrôlant les centres financiers. Il ne faut plus laisser la possibilité de cacher sa fortune dans des centres non coopérants ou derrière des structures opaques. Nous essayons dans tous les forums internationaux de faire en sorte que cela soit réellement possible. Dans la « Déclaration de Paris » de juin 2003, vous avez demandé à ce que les milieux de corruption soient coupés de leurs relais au niveau des pouvoirs publics et des médias afin d'éviter l'impunité. Qu'en est-il au juste ? L'impunité est un problème majeur dans le monde d'aujourd'hui. La probabilité d'être pris et d'avoir à répondre des actes de détournement de fonds est toujours très faible. Pour moi, l'espoir est dans l'effort que consent la société internationale dans la lutte contre le blanchiment d'argent en faisant peser de tout leur poids les déclarations de transactions suspectes sur les institutions financières. Je pense qu'il est extrêmement difficile d'empêcher la corruption parce que la demande est infinie et l'offre aussi. Par contre, nous pouvons intervenir en mettant en place des mécanismes de contrôle du flux financier. Les valises d'argent ont une limite. Pour agir efficacement, il faut que les fonds qu'elles contiennent soient mis dans des comptes bancaires et transformés en actifs industriels par exemple. C'est à travers ce processus de transformation que nous pouvons avoir la possibilité d'action, tous ensemble, au niveau international. L'Algérie fait partie intégrante de cette communauté et sa participation à ce combat est fondamentale. Pendant la période où vous étiez en charge du dossier Elf en France, vous aviez déclaré que vous n'osiez pas ouvrir la porte par peur. Dans ces conditions, un magistrat peut-il mener à bien sa mission ? C'est possible de mener son enquête indépendamment des moyens. Il ne faut pas attendre que tout soit parfait, d'avoir de beaux locaux, de belles machines et encore plus de moyens, etc. Il faut essayer d'utiliser toutes les ressources du pays. Il y a des personnes extrêmement capables en Algérie qui pourraient participer à ce travail. En ce qui concerne la sécurité personnelle des magistrats, ces derniers doivent penser à ne pas travailler seuls, mais de façon collective avec plusieurs juges et policiers afin de partager l'ensemble des éléments de l'enquête.