L'écrivain, metteur en scène et comédien, Slimane Benaïssa, qui n'est plus à présenter, a crevé le grand et petit écrans dans le film et feuilleton TV Ben Boulaïd du réalisateur Ahmed Rachedi et ce, en incarnant le rôle charismatique du leader nationaliste algérien Messali Hadj -Durant le mois du Ramadhan, les téléspectateurs algériens vous ont découvert dans le rôle charismatique du leader nationaliste algérien, Messali Hadj... Certains ont cru que c'était un film sur Messali Hadj, alors que c'était le film éponyme, Ben Boulaïd, de Ahmed Rachedi. Oui, c'était le feuilleton de Ben Boulaïd. Je pense que, comme les séquences de Messali sont au début, les gens percevaient l'image de Messali comme étant la principale du film. Mais au fur et à mesure que le film se développait, c'était Ben Boulaïd qui reprenait sa place. -Ce rôle du personnage de Messali Hadj est tellement charismatique qu'il y a eu confusion au début du film… Ce personnage est d'une popularité extraordinaire dans la mémoire collective des gens. On ne peut le nier en tant qu'image. Elle existe, elle est là. C'est une image fondatrice. Maintenant, qu'il y ait eu des problèmes avec lui au cours des événements et de l'histoire, c'est un autre chapitre qu'il faut d'ailleurs clarifier. Pour vous donner un exemple, quand on a tourné une séquence de Messali Hadj à Constantine, sur le pont suspendu, il n'y a pas un seul passant qui ne soit pas venu prendre une photo avec moi. Même s'il n'avait pas d'appareil photo, il courait le chercher. Ainsi, un vieux monsieur est venu me voir en me disant : «S'il vous plaît, jusqu'à quelle heure vous êtes encore là ?» Je lui ai répondu : «Jusqu'à 19h et même plus.» Il est revenu avec plus de quinze personnes, c'est-à-dire tous ses enfants, leurs épouses, son épouse à lui et ses petits-enfants. Et il a pris avec moi la photo. -Une photo-souvenir avec Messali Hadj ? Oui, prendre une photo avec Messali Hadj. Parce que les gens m'on confondu dès le départ. On nous a dit : «Ce n'est pas possible, vous l'avez ressuscité (Messali Hadj).» Quand je me suis habillé la première fois et que suis sorti du plateau devant une foule nombreuse, les gens sont restés figés. Je ne sais pas à quoi cela est dû. Même sa fille, à Montréal (Canada), quand elle m'a donné le vrai tarbouche (coiffure) de Messali, Allah yarahmou, elle est restée bouche bée et n'a pu dire que «Soubhan Allah». -Par rapport aux autres rôles que vous avez campés, celui de Messali Hadj est différent, magique, lourd à porter ? Il est complexe. Il est très intéressant. D'abord, il demande un charisme extraordinaire. Si l'on n'a pas à la base ce charisme-là, ce n'est même pas la peine d'essayer de le (ce rôle) jouer. Lui-même (Messali Hadj), c'est du théâtre dans le théâtre. Lui-même, son personnage est construit. Il a construit son personnage et son image publique. Alors, jouer ce qui est déjà joué est une affaire très complexe. Et la chose que j'ai comprise dans le rôle, c'est qu'il avait une allure de marabout politique. Et quelle valeur va prendre le dessus, le leader politique ou le marabout ? J'ai décidé que c'est le leader politique. En incarnant un leader politique dans la peau d'un marabout comme ça, cela a fonctionné avec justesse. Parce que lui était un peu ça. Il n'était pas un marabout qui faisait de la politique mais un leader politique qui a adopté la tenue de marabout. -Il avait l'art de la faconde… C'est un homme charismatique extraordinaire. Il cherchait ses mots. Quand il faisait les interviews en français, le peu que j'en ai écouté, il recherchait une maîtrise de la langue. Une justesse dans la politique. Un «type» qui, à l'époque, dépassait de loin un peu… -Cela fait quoi de tourner sous la direction du réalisateur Ahmed Rachedi ? A vrai dire, quand il m'a appelé pour me proposer ce rôle-là (celui de Messali Hadj), je me suis dit : «Qu'est-ce qui lui prend. Il est fou, quoi ! Il (Ahmed Rachedi) m'a dit : ‘‘moi, je te vois dans le film''. A vrai dire, il m'a dit : «Je vois deux acteurs algériens dedans. Mais je te préfère, toi. Bon ! Moi, j'ai grandi avec l'image de Messali Hadj. Mon oncle Ali, qui était un grand militant et même un des accompagnateurs de Messali Hadj dans ses premiers meetings. Mon oncle est devenu FLN, mais il n'a jamais renié Messali. Il est mort quand même avec toujours cette admiration pour Messali. Donc, Messali était le personnage politique. Et moi, cela me paraissait trop grand, interpréter Messali. Et j'ai fait le travail necéssaire. C'est-à-dire que j'ai été à l'INA (l'Institut national des archives), j'ai retiré des archives… Je voulais l'entendre parler, marcher, discuter…Et je me suis laissé pousser la barbe. Parce que c'est avec ma vrai barbe que j'ai joué. Les cheveux aussi. Et petit à petit, tout en habitant un personnage, le personnage nous habite. -Donc, vous avez préparé le rôle de Messali Hadj… Ah oui, trois mois de préparation. -Là, vous montez des pièces théâtrales, notamment celle intitulée Conseil de discipline… Oui, effectivement. Conseil de discipline et une autre pièce intitulée Rahat Larouah portant sur le soufisme. Le premier spectacle, Conseil de discipline traite de la guerre d'Algérie. C'est l'histoire d'une bagarre entre deux élèves en 1958 que d'ailleurs, j'ai vécue au collège, à Annaba. Une dispute entre un Algérien et un pied-noir. Un coup de couteau est sorti. L'Algérien a été légèrement blessé. Et un conseil de discipline devait statuer. Donc, c'est un peu cette guerre au quotidien à l'intérieur des collèges parmi la jeunesse que j'ai voulu retracer à travers cette pièce. Et surtout incarner également les rôles de professeurs pieds-noirs par des comédiens algériens en arabe dialectal. Et donner à écouter à la jeunesse algérienne ce que pensaient réellement les pieds-noirs et quelles sont les contradictions politiques existant entre toutes les tendances françaises face à la lutte armée. -Vous prévoyez une tournée en Algérie ? Non, je signe le contrat avec la télévision (ENTV) qui diffusera la pièce Conseil de discipline. Et si je dois la reprendre en public après, je la reproduis moi-même sur scène. Et la pièce Rahat Larouah ? La deuxième pièce, Rahat Larouah, est un vieux projet que je voulais réaliser avant même 1993. Les gens sont étonnés que je parle de religion. Je me disais : «il faut revenir à des principes de tolérance dans la religion. Donc, le soufisme me paraît une école plus humaniste en quelque sorte. Et je me suis intéressé à cette problématique. Et là, je reprends ce spectacle fait de chants et de poésie. Un voyage initiatique d'un soufi. Un voyage vers Dieu. Un voyage vers la foi et dans la foi. Avec surtout de la poésie et des chants et une esthétique. Je crois que l'Islam maghrébin, d'une manière générale, a été trop enfermé dans le populisme. Au nom du populaire, on fait du populisme. La religion mérite beaucoup mieux que ça. Elle se situe à des niveaux spirituels élevés. Sans négliger, effectivement, la conscience populaire et le niveau culturel des peuples. On a eu des poètes comme Benkhlouf, Benmessaïb, Boumediène… Il ont écrit des poèmes dans la culture soufie et islamique qui sont d'une beauté extraordinaire. Et c'est cela la vraie culture populaire de l'Islam à mon sens. -Vous êtes rentré définitivement en Algérie… Mais, je ne suis jamais parti définitivement. Donc, je n'ai pas à revenir, j'y suis. Et j'y reste (rire).