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Saga de la Ghorba
Barbès café. Un spectacle du cabaret sauvage
Publié dans El Watan le 30 - 04 - 2011

Ils ont travaillé dans les mines et les usines, ils ont habité un foyer et, le soir, ils se retrouvaient au café pour oublier la rudesse du quotidien en écoutant des artistes qui étaient leurs camarades de galeries ou d'ateliers.
Paris / De notre correspondante
Nadjia Bouzeghrane
Ils ne savaient pas qu'au siècle suivant, on leur rendrait hommage. C'est la démarche de ce spectacle en plusieurs tableaux sur l'histoire des musiques des immigrés algériens en France, une idée originale de Méziane Azaïche, en collaboration avec l'historienne Naïma Yahi. Rendez-vous au Cabaret Sauvage de Paris, du 11 au 28 mai.
Programmateur musical à l'Institut du Monde arabe et journaliste, Rabah Mezouane rappelle : «L'exil fut leur royaume, l'usine, entre les ordres aboyés par les contremaîtres et le choc des carrosseries, leur gagne-pain, et les bars, leurs salons de musique. Entre 1930 et 1960, la plupart des chanteurs maghrébins étaient des amateurs travaillant le jour, dans des conditions souvent pénibles, et jouant le soir dans des cafés». Et d'ajouter : «De fait, ces artistes, au statut particulier, ont bercé la solitude des migrants, transmis le patrimoine de la communauté et participé à la construction de nouvelles symboliques. Au fil du temps, le répertoire et ses chantres se sont adaptés à d'autres configurations et ont évolué parallèlement au devenir et à l'histoire de l'immigration sur plus d'un demi-siècle. Ils avaient pour noms Cheïkh El Hasnaoui, Sli­mane Azem, Mohamed Mazouni, H'nifa, Aït Farida, Ourida, Ba­hia Farah, Hocine Slaoui, Dahmane El Harrachi, Akli Yahiaten, Kamel Hamadi, Mohamed Jamoussi, Missoum, Salah Saâdaoui ou Oukil Amar, et ils vivaient principalement en France, où se sont dessinés les premiers contours de la chanson maghré­bine».
Grâce au musicien et flûtiste Nasredine Dalil, issu de l'Institut supérieur de musique d'Alger, cofondateur du groupe Mugar, auteur de l'album «Mozart l'Egyptien», les jeunes artistes de Barbès Café découvrent ou redécouvrent les anciens dont ils ont «réarrangé» les morceaux qu'ils interprètent. Il s'agit, selon la chanteuse Samira Brahmia, de «montrer aux gens qui n'ont pas l'habitude d'écouter toutes ces musiques du répertoire algérien qu'il y a des musiques qui parlent d'amour, d'un quotidien difficile et de les remettre au goût du jour… Le but n'est pas seulement de faire danser les gens ou de les émouvoir, c'est aussi de rappeler qu'il y a des gens qui sont ici depuis cinquante ans, voire plus, qu'ils ont marqué leur passage.»
En marge des répétitions, un travail de rencontres, d'échanges et discussions entre les auteurs, les artistes du spectacle et les habitants du nord de Paris et des villes de Seine Saint-Denis est engagé. Son but, «expliquer aux jeunes générations l'histoire de l'immigration algérienne et son contexte ; recueillir et valoriser la parole et la mémoire des anciens qui l'ont vécue ; utiliser les thèmes du spectacle pour instaurer un dialogue entre les générations autour de la mémoire, la comparaison des expériences et la diversité culturelle». En somme, une véritable entreprise artistique, patrimoniale et éthique.
Mohamed ali allalou
Coordinateur de Barbès Café :
«Pourquoi n'avons-nous pas un INA ? On veut nous rendre tous Alzheimer»
Comment s'est construit le concept de Barbès Café ?
L'idée est de Meziane. Cela tombait bien car, à l'époque de l'émission «Sans pitié» à Alger, je diffusais ces vieilles chansons. La mémoire des émigrés algériens en France est occultée. Cette année, c'est le 50e anniversaire du 17 Octobre 1961. Il est important de dire que des Algériens, des Marocains, des Tunisiens, des Sénégalais ont construit la France, enrichi sa culture par leurs cultures immenses mais largement méconnues. Nous découvrons des talents extraordinaires, comme Mohamed El Kamal, premier à organiser des tournées dans les cafés. Le café était le seul lieu de vie des anciens émigrés : c'est là qu'ils écoutaient la radio, les nouvelles du pays, recevaient leur courrier et savouraient les compositions de Dahmane El Harrachi, Slimane Azem, El Hasnaoui…
Comment ce patrimoine a-t-il été répertorié ?
Un travail de recherche a été réalisé par Origine Contrôlée de Toulouse (ex-Zebda) de Mouss et
Hakim. Ils ont fait un travail fabuleux, notamment un album et un ouvrage, avec l'association Génériques, spécialisée dans l'histoire et la mémoire de l'immigration en France et en Europe, et d'autres associations aussi. Il y a une chape de plomb sur la mémoire. Je me demande pourquoi nous n'avons pas en Algérie un INA (Institut national de l'audiovisuel), pourquoi nous n'avons pas d'archives ? Si on veut travailler sur notre patrimoine, il faut aller à l'INA à Paris. Ce n'est pas normal qu'on ne conserve rien. On veut nous rendre tous Alzheimer, ce n'est pas possible !
Comment se présente le spectacle ?
C'est un café dont la patronne raconte l'histoire de ce patrimoine musical depuis un siècle. On commence par le montage vidéo réalisé par Aziz Smati, sur le 17 Octobre 1961, la marche des Beurs... A chaque représentation, il y a un invité : Kamal Hamadi, Idir, Aït Menguellat, Fellag, Rachid Taha, Mouss et Hakim, Souad Massi, Nassima, Mahieddine Bentir, Vigon, Gaâda de Béchar… Cet invité interprète une chanson du répertoire ancien et une de son propre répertoire.
Quel est votre rôle ?
Je m'éclate ! Je coordonne tout ce qui est hors le Cabaret Sauvage. Aujourd'hui (jeudi 21 avril, ndlr) on a joué à Ayamm Ezzaman, café associatif dédié aux vieux immigrés du XXe arrondissement. Hier, on a joué du chaâbi dans la cour d'une cité populaire du XIXe. A peine l'istikhbar entamé, des youyous ont fusé des balcons. On a joué dans un hammam, dans une épicerie, deux ou trois fois dans des cafés. Demain, on sera à l'Institut des cultures d'Islam, et le 28 et 29 avril, Barbès Café sera dans deux cinémas qui diffusent un festival de films maghrébins, le Cinéma des cinéastes et L'Entrepôt. Ce soir, nous animons une conférence à l'Institut des cultures d'Islam, sur l'immigration magrébine à Paris, ses lieux, ses musiques et leur réappropiration. Il y aura l'historienne Naïma Yahi, l'animateur et chanteur Mahieddine Bentir et moi-même. La générale de Barbès Café est fixée au 9 mai, précédée d'une conférence de Rabah Mezouane avec la participation de Benjamin Stora. Un couscous sera offert tous les soirs au public par Zakia Hallal.
Barbès Café sera-t-il délocalisé ?
Nous sommes en contact avec Toulouse et Marseille, mais on aimerait vraiment présenter ce beau spectacle en Algérie. Les artistes invités pourraient être ceux qui vivent en Algérie. Le patrimoine de l'émigration appartient à tous les Algériens.
Vous avez pris des contacts ?
Le contact c'est vous. Plus sérieusement, des représentations en Algérie nous combleraient.

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Meziane AzAïche. Fondateur du Cabaret Sauvage : «Les musiques de nos anciens sont entrées dans les foyers français»
-Comment est née l'idée de Barbès Café ?
Barbès Café, c'est la vie des anciens émigrés algériens en France, un hommage aux anciens, à mon père, venu en 1954 et qui n'a plus remis les pieds au pays jusqu'à l'indépendance, car recherché en tant que trésorier du FLN à Levallois. Il m'a appris cette culture des anciens qui, malgré la dureté de leur vie, étaient toujours dignes. Certains d'entre eux, à l'usine dans la journée, chantaient le soir et donnaient un peu de joie à leurs compagnons. C'est ce qui m'a motivé pour que les jeunes d'aujourd'hui et la nouvelle génération d'artistes sachent comment notre culture a résisté, y compris pendant la guerre. Les émigrés sont «l'épicerie électorale» des politiques français, qui n'ont pas changé de discours depuis les années 1950. Mais il y a une chose qu'ils ne peuvent bloquer, c'est la culture qui est universelle. Dans n'importe quelle fête en France, on entend à un moment, Rachid Taha, Khaled… Nos racines gagnent du terrain. C'est ce que je veux mettre en avant. Les musiques de nos anciens sont entrées dans les foyers français.
-Les Français issus de l'émigration et les jeunes artistes peuvent-ils se réapproprier cette culture ?
C'est facile pour eux dans la mesure où les paroles de ces chansons sont toujours d'actualité. Elles n'ont pas vieilli. Il y a juste un peu de naïveté dans la poésie d'hier, mais on en a besoin. Le message des artistes algériens qui s'inscrivent dans cette poésie, est plus facile à faire passer que le slam ou le rap, souvent connotés péjorativement.
-Le Cabaret Sauvage est un espace culturel engagé, n'est-ce pas ?
Il a été créé pour partager des moments de vie, agréables ou difficiles. Le Cabaret Sauvage n'a jamais cessé d'associer la politique à la culture. Ce sont les deux faces de la société. Pour moi, la société c'est la culture, la politique des engagements humains. C'est pourquoi l'affiche la plus précieuse que j'ai gardée, c'est celle de la résistance des femmes algériennes en ces moments terribles où elles étaient égorgées. En 1999, j'ai pris un crédit pour faire chanter 50 artistes d'Algérie durant 5 jours. C'est cela l'engagement du Cabaret Sauvage, être au plus près possible des sentiments d'un peuple. C'est le besoin de souffler, de se divertir et de porter des revendications légitimes. Barbès Café vient avant les élections en France pour marquer certaines revendications. Je ne porte pas le drapeau de l'Algérie, mais vivant ici, nous avons des choses à dire. Le Cabaret Sauvage est un espace de dialogue. Chaque mois, il y a un événement culturel du monde entier. Nous accueillons plus de 10 000 spectateurs par mois.
-Quid du financement ?
Nous faisons partie des salles parisiennes qui vivent pratiquement à 95% de leurs propres ressources. Cela nous donne une liberté. Nous avons une reconnaissance importante sur la création de la région Ile-de-France qui nous accorde une subvention quadriennale pour un projet par an, dans le cadre de la permanence artistique. Cette année, nous l'avons utilisée pour Barbès Café qui a reçu aussi une aide de la Mairie de Paris et d'autres aides, aussi modestes, d'autres organismes.
-Quel est le budget du spectacle ?
Environ 300 000 euros pour 15 représentations. Nous avons 50 000 euros de communication. Sauvage Production, ma société, supporte le déficit que Barbès Café peut engendrer. Même si on fait le plein de spectateurs, cela ne couvrira pas les frais. On s'engage sur un projet sur lequel nous allons perdre, mais on le fait quand même. Le Cabaret Sauvage, c'est comme un pont, une ouverture. J'ai été impressionné qu'en Algérie on le connaisse et cela me touche profondément. Nous préparons un gros projet avec Alger, Marseille 2013, par lequel on fera venir à Alger Rachid Taha, avec la reconstitution de Carte de séjour, Zebda et Manu Chao et, pourquoi pas, Barbès Café.


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