Le monde va retenir sa respiration durant un mois. C'est la Coupe du monde de football. Les études se sont multipliées ces dernières années pour mesurer un impact de plus en plus fort des résultats sportifs d'une nation sur le mental de ses citoyens et donc sur le comportement de ses consommateurs. Tous les gouvernements, tous les hommes d'affaires des grandes nations de football redoutent une déconvenue au Mondial autant qu'un méga attentat terroriste au cœur de la city. Rien ne renseigne mieux aujourd'hui sur le monde dans lequel nous vivons qu'un tel événement. Et que dit donc la Coupe du monde 2006 ? D'abord que la compétition sportive est de plus en plus une compétition de moyens économiques. Huit des dix PIB les plus élevés du monde sont en Allemagne. Il ne manque que la Chine et le Canada. Les PIB numéro un et deux, les Etats-Unis et le Japon, entrent dans la tradition du Mondial. Ils peuvent prétendre au trophée dans les vingt années qui viennent. Les invités surprises comme le Togo ou l'Angola sont d'abord des invités « pauvres ». Encore que dans le cas angolais, la qualification couronne la montée d'un nouveau pays pétrolier. Ensuite que l'économie du loisir pèse de plus en plus lourd dans le business mondial. Un événement, la Coupe du monde, producteur de symboles, détient « une force de vente » inégalable. Dans les pays directement concernés par la Coupe du monde, des millions de personnes s'apprêtent à aménager leur comportement quotidien pour être en phase avec les images venant d'Allemagne. Des centaines de milliers se mettent en congé durant le premier tour, période où le nombre de matchs est le plus élevé. Le tourisme, la restauration, le cinéma, les spectacles s'apprêtent à entrer en berne. Il y en a presque que pour le ballon rond. Conséquence majeure, l'économie des médias rayonne : les recettes publicitaires explosent pour tous les supports qui s'associent à l'image de la Coupe du monde. C'est ici que l'on chute sur la troisième leçon que nous suggère la Coupe du monde 2006 sur la planète d'aujourd'hui. Le monde est de plus en plus inégalitaire. Tout le monde connaissait la fracture numérique qui maintient une partie de l'humanité en dehors de la cyber-vitesse et du partage des savoirs sur internet. 2006 révèle la fracture cathodique - même si au Nord le tube du même nom tend à disparaître au profit du plasma et du LCD. Pour la première fois de l'histoire de la télévision, les téléspectateurs du Mondial en direct seront moins nombreux d'une édition à l'autre. La raison ? La FIFA a réussi à faire flamber les droits d'images, ceux qui ont acheté l'exclusivité pour un pays ou une région ont payé très cher et ils font payer encore plus cher l'accès aux images. Le monde dépeint par la grande messe du football est finalement cynique comme le monde réel ou encore comme un carton rouge immérité en début de match. Pour en être en temps réel, il faut être riche. Ainsi donc, le monde sera divisé selon une inamovible ligne de partage économique entre ceux qui auront les moyens d'acheter l'accès à l'image et ceux qui ne les ont pas. La ligne traverse les continents, mais passe aussi à l'intérieur d'un même pays. Dans les pays « respectables », l'image de la Coupe du monde est libre d'accès sur le réseau terrestre. C'est le marché publicitaire qui l'offre. Dans les vingt ou trente pays les plus pauvres aussi, car il n'y a « rien à en tirer commercialement ». L'Algérie n'est ni dans la première ni dans la seconde catégorie. Elle sera peut-être dans celle inédite des pays chauds où des émeutes exploseront pour exiger que l'Etat achète pour le peuple le plus païen des sésames sacrés. Faute de quoi, Bouteflika entrera bien dans l'histoire comme le premier président qui n'a pas su acheter les images de la Coupe du monde à son pays. Fâcheux.