Au quatrième jour du procès des attentats de Paris de 1995 pour lesquels il est poursuivi en tant que complice, Rachid Ramda était face aux parties civiles. Paris. De notre bureau Une audience poignante, grave. Pendant cinq heures, l'accusé, tête baissée ou regardant un point fixe, a été confronté à la douleur, aux blessures tant physiques que psychologiques des victimes directes ou de leurs proches. Depuis cette belle journée du 25 juillet 1995, « la vie n'a plus de saveur », « plus rien n'est pareil » pour ces victimes arc-boutées à la barre et auxquelles le président a dû répéter à plusieurs reprises : « Elevez la voix, madame », « monsieur », « on ne vous entend pas ». Toujours les mêmes questions : « Pourquoi M. Ramda ? », « Pourquoi tant de haine ? », en se tournant vers l'accusé, qui reste muet pendant toute la séance, même quand le président lui demande, à la fin de chaque témoignage, s'il n'a pas quelque chose à dire. « Oua allach oulidi oualach », lui demande Mme M. Halima. Retour sur cette journée tragique, les blessures s'ouvrent à nouveau, récits de sang, de corps enchevêtrés, de lambeaux de chair, mais aussi de l'efficacité des secours intervenus très vite, plongent l'auditoire dans un silence pétrifié. Et aussi la culpabilité de ceux qui ont survécu, de ceux qui n'étaient pas aux côtés de leurs proches. « Une maman protège ses enfants et je n'étais pas là pour protéger ma fille », dit d'une voix étranglée, la maman de Sandrine, une jeune fille qui venait de terminer ses études de styliste-modéliste. « Sandrine voulait créer de la vie. » « Voilà M. Ramda comment était ma fille, elle avait 24 ans », dit la maman de Sandrine en tendant vers l'accusé une photo. « On essaie de s'endurcir, mais dans cette carapace il y a des trous, la perte d'un enfant est terrible », dit la maman de Véronique, une autre jeune victime de l'attentat de St-Michel. L'après-attentat est tout aussi terrible : la peur, les cauchemars, les bourdonnements d'oreilles qui ne disparaissent pas. Les rescapés et leurs proches ont quasiment tous suivi une thérapie, parfois plusieurs à cause des rechutes, tous les témoins font référence au soutien sans égal de l'association SOS Attentats, elle aussi partie civile. Ils essaient tous de se reconstruire. « J'ai réappris à prendre les transports, c'est une victoire, cette liberté, les terroristes ne me la prendront pas », affirme Mme Carmen M., étudiante au moment des faits. « Je voudrai effacer le mois de juillet, je suis pressée de voir passer les jours de ce mois considéré comme un mois de vacances par tous », déclare une autre rescapée, Karine D. Le moindre bruit les fait tressaillir. « Le 14 juillet, je ferme les volets à cause du feu d'artifice », poursuit la jeune femme. « Je ne regarde plus la télévision à cause des scènes de violence, de sang », dit Mme M. Halima. Ce 25 juillet, la plupart sortaient de leur travail pour rentrer chez eux. « Aujourd'hui, si je suis là, ce n'est pas pour demander à M. Ramda pourquoi, il ne le dira pas, mais à quoi cela a-t-il servi ? », demandera M. Richard R. « Depuis douze ans, plus le temps passe, plus je suis déterminée à saisir toutes les occasions comme celle-ci pour dire mon refus du terrorisme et que la barbarie n'a aucune excuse », dira Mme D. Barbara. « Le terrorisme tue aussi des musulmans » M. I. Amar, un autre rescapé, opéré de la main, rappelle que « le terrorisme islamiste ne menace pas que l'Occident, il tue aussi des musulmans. Nous, en Algérie, on n'a pas été épargnés par ces attentats. Nous, on a une double souffrance : celle du terrorisme et celle du regard des autres, comme si on était coupable de quelque chose qu'on ne comprend pas. Ce terrorisme a sali notre image ». Il se tourne vers l'accusé : « M. Ramda, si vous faites la prière et le Ramadhan, vous êtes à la disposition de Dieu, mais Dieu n'a jamais dit qu'il faut tuer. Si vous êtes musulman, vous auriez dû prendre le chemin de la paix au lieu de celui de la guerre. » « J'ai lu le Coran, il ne dit pas qu'il faut ôter la vie, il n'y en a qu'un qui peut ôter la vie, il est là haut », ajoutera G. D. Richard, le père de Sandrine. Mme L. Josiane se qualifie de « miraculée ». Elle raconte : « Quatre jours après ce 25 juillet, je devais partir en vacances, j'étais pressée de rentrer chez moi. » Puis, les deux semaines qu'elle a passées en service de réanimation, sa période d'amnésie, les pansements qu'on lui changeait trois fois par semaine sous anesthésie générale tellement c'était douloureux. « La poudre noire dont on a parlé hier (lors de l'audience consacrée aux expertises balistiques, ndlr), je sais ce que c'est, j'en ai les jambes tatouées. » « J'ai dû réapprendre à marcher, je porte une prothèse à la jambe et des bas compressifs hiver comme été, j'ai perdu ma féminité, je ne peux plus porter de jupe ni de pantacourt, je ne peux plus aller à la plage. » Puis : « Je ne comprends pas que vous puissiez nous faire autant de mal, pourquoi détruire nos vies, c'est odieux et impardonnable. » Ramda ne bronche pas. « Une dame me tenait, elle brûlait, ses vêtements lui collaient à la peau », raconte une autre rescapée. Et à l'accusé : « Vous dites que vous êtes croyant, abandonnez le mal, suivez le chemin de Dieu. » « C'est abject de se cacher derrière le terrorisme, d'imposer par la force une foi qui n'existe pas », dit à l'adresse de l'accusé, M. L., venu témoigner pour sa mère, morte dans l'attentat de St-Michel. « Le terrorisme n'a pas gagné, on est là, toujours là, on veut vivre, survivre avec nos peines et nos souffrances », ajoute le témoin. Et d'ajouter : « M. Ramda, on a besoin d'explications pour faire notre deuil. » « Je veux regarder M. Ramda, il ne regarde pas les victimes parce que c'est un lâche, j'éprouve un profond mépris pour sa lâcheté », dit Mme J., nièce d'une victime. « Le terrorisme échoue, car il reconstitue des solidarités familiales, professionnelles, amicales », dit un autre témoin. « C'est un faux pari en termes de dislocation sociale. »