Au début, c'était Clochemerle. Un petit village charmant, avec église, boulangerie et café-épicerie, une rue principale, la seule, et, au bout de cette rue, les deux dernières maisons du village. Comme par hasard les deux dernières, suffisamment à l'écart pour que le bruit des querelles n'empêche pas les autres de dormir. Car des querelles, il y en avait entre les Bizeux et les Carret. Il y en avait toujours eu, du plus loin que la mémoire collective et villageoise puisse remonter ! L'origine de ces querelles se perdait dans la nuit des temps. Qui avait commencé et pourquoi ? Cela n'avait plus d'importance. Les Bizeux faisaient la grimace aux Carret, lesquels tiraient la langue aux Bizeux. Hélas ! depuis la guerre, celle de 14, les Bizeux comme les Carret avaient perdu des effectifs. Les troupes s'amenuisant, les escarmouches se faisaient plus rares. La dernière dont le village se rappelait, avait eu lieu en 42, pendant l'hiver. Il restait encore un grand-père Bizeux d'un côté et un grand-père Carret de l'autre. Les fils étaient au front, occupés ailleurs. Par-dessus la haie, les deux irréductibles vieux Gaulois se lançaient des regards noirs et soupçonneux depuis des semaines. Jugez plutôt : un tas de bois chez les Bizeux, un tas de bois chez les Carret. Or, depuis quelque temps, le grand-père Carret constate avec rage que les bûches disparaissent, les siennes. Il se poste à un endroit stratégique, à la nuit tombée, et que voit-il ? Le grand-père Bizeux, le dos courbé, sur la pointe des chaussures, glissant comme un chat, le long de son tas de bois. Et hop ! une bûche...Et pfuitt... le voleur disparaît chez lui. Rage, rage du vieux Carret, imaginant ce traître de Bizeux jetant sa bûche dans le poêle à bois et se chauffant le bas du dos en ricanant de joie. Donc, le vieux Carret décide de passer à la contre-offensive. Idée géniale : il prend une bûche, la perce de quelques trous, trois ou quatre, vide à l'intérieur de la poudre de chasse et referme soigneusement les trous avec des chevilles de bois, amoureusement taillées et invisibles. Le lendemain vers onze heures du soir, une formidable explosion réveille le village ! Le poêle des Bizeux venait d'exploser en un magnifique feu d'artifice, la cheminée volait en rase-mottes et le feu aurait dévoré la maison et grillé tous les Bizeux, s'il n'avait fait, d'une part, un temps de cochon et si, d'autre part, ricanant à leur tour, les Carret n'avaient joué les pompiers bénévoles. Tel est pris qui croyait prendre, et le voleur de bûches, ne pouvant s'avouer voleur, dut avaler sa rancœur et l'on entra dans la guerre froide. 1945, il ne rentre aux foyers ni Bizeux ni Carret. Morts pour la France. 1950, 1955, 1960, les deux maisons ennemies se vident et il ne reste de chaque côté de la haie que deux personnages. Une Bizeux et un Carret. Elle, c'est une sœur Bizeux ou une tante Bizeux, elle a soixante-douze ans, elle est maigre, grande, vieille fille, et appelle son chat du soir au matin d'une voix aiguë et grelottante. Lui, c'est le dernier des Carret, veuf, soixante-quinze ans, petit et rondouillard, le verre facile, bricoleur et menant son chien à coups de savate. Retraités, les deux ennemis continuent de se lorgner en chiens de faïence, grognant de temps à autre après un pommier qui dépasse ou le bruit d'une scie à métaux. Elle lui vole des pommes, il se venge en transformant sa grange en atelier de ferrailleur, juste sous ses fenêtres. Rien de méchant, en somme, une fin de haine qui eut de la race et de la couleur, les restes d'une foudre de guerre qui s'étiole en petit feu, courant sous la cendre. Deux bons vieux retraités normaux, en somme. Erreur... Car il y eut un soir de pleine lune... (A suivre...)