La production artistique connait une courbe ascendante, mais en termes quantitatifs. La qualité, elle, manque souvent au tableau. Il est bien inutile de tartiner encore sur cette «culture fast-food» qui, comme la mauvaise monnaie chassant la bonne, s'étend et se diffuse au détriment de cette bonne culture que le public avait intégrée dans son quotidien dans les années 1970-1980. Les artistes de l'époque n'avaient pas les moyens dont disposent ceux d'aujourd'hui. Pourtant, on avait de bons films, de bonnes pièces de théâtres, des spectacles de qualité, des productions musicales et éditoriales de bonne facture. Il y avait des cinéphiles, des mélomanes, des dévoreurs de livres, des adeptes des planches. Et à l'école, on recevait des bribes de tous ces arts. Que reste-t-il ? Peu, pour ne pas dire rien. La culture n'est plus perçue que sous son angle festif. La pensée, l'attitude, la technicité, l'esthétique, la vision et la perspective n'ont plus aucun sens. On organise des festivals, des salons et des expositions parce qu'il faut remplir un calendrier, dépenser les budgets alloués et justifier la dépense, non pas en termes d'impact et de retombées, mais de comptabilité. De leur côtés, les artistes n'avait d'autre alternative que de jouer le jeu, la politique, des responsables qui tiennent les cordons de la bourse ou de se débrouiller pour nager à contre-courant en gardant la tête hors de l'eau. Mais, au final, pour la culture, le résultat est le même. Ceux qui caressent dans le sens du poil ont perdu leur âme d'artiste et leur art alors que ceux qui s'escriment pour demeurer artiste et produire, finissent par succomber sous le nombre d'adversaires, y compris parmi leurs pairs, et le poids de l'administration. Et c'est l'avènement du règne de la médiocrité. Lors de l'hommage qu'Oran a rendu à Abdelkader Alloula (1939-1994), le conférencier, l'Algérien Benamar Médiene, professeur à l'Université d'Aix-en-Provence, a souligné «la polyvalence artistique» de l'homme de théâtre et son «audace» qui lui ont permis de travailler en langue dialectale, «tout en lui donnant la puissance du jeu théâtral». La trilogie L'djouad, El-Gouwal et El-litham dont les textes, les personnages, les situations burlesques ou dramatiques «sont toujours en relation avec une esthétique du rire», sont pour M. Benamar une parfaite illustration du génie d'Alloula. Ahmed Cheniki de l'Université d'Annaba renchérira en affirmant qu'Abdelkader Alloula, qu'il considère, à juste titre d'ailleurs, comme l'un des meilleurs hommes de théâtre algérien, a entrepris «des expériences novatrices». Pour l'exemple, l'universitaire citera la rigueur du dramaturge qui, pour les besoins d'une adaptation d'une pièce de Maxime Gorki, a emmené ses comédiens à la cinémathèque pour voir le film et s'imprégner du personnage, sa pensée et de son combat. Y a-t-il un metteur en scène qui en a fait autant ? Un artiste plasticien devant peindre des tableaux sur la torture s'est, lui, débrouillé pour se faire embarquer par la police et se faire tabasser en cellule (ça se passait dans les années 1980). L'art n'est pas un exercice, mais d'abord une pensée, une sensation, qui ne peuvent s'accommoder de cadres trop rigides, qu'ils soient administratifs ou institutionnels, voire même symboliques. L'art et l'artiste ont besoin de liberté pour être. Chapeautés, mis sous tutelle, ils périclitent et deviennent des avatars d'art et d'artiste. Ce sont ces avatars qui occupent la scène aujourd'hui, parce que les véritables artistes sont placés sous l'éteignoir. Dès lors, seule la quantité peut couvrir la médiocrité. Quant à la qualité, elle s'en est allée chercher un rai de lumière dans cette pénombre qui assombri le ciel de nos artistes. H. G.