Au départ l'idée était généreuse et louable même si son application fut des plus tardives. Malgré le retard considérable mis pour aller à la rencontre des partenaires économiques d'Afrique, le Forum africain d'investissements et d'affaires fut le bienvenu. C'est incontestable. De même que l'on ne pouvait pas contester l'idée que cette manifestation soit organisée par le syndicat patronal FCE et le gouvernement. Toutes les bonnes volontés étaient les bienvenues et aucune n'était de trop. Seulement, c'est dans l'organisation même et le déroulement des choses qu'il y a eu un problème, un vrai. Et pour cause ! La terre entière est désormais au courant des couacs protocolaires et des attitudes inadmissibles des uns et des autres qui ont donné du pays et de son Etat, via notamment le patron du FCE et le Premier ministre, une image des plus déplorables. A cette occasion, le ridicule n'avait d'égal que cette image donnée d'élites incapables d'organiser de manière professionnelle et harmonieuse un événement de cette taille. Pire encore est l'image renvoyée de rivalités dérisoires et de querelles picrocholines entre un gouvernement et un patronat sensés travailler en synergie pour l'essor du Bien commun, et surtout de ne pas s'abimer dans des petits chocs d'égos. Dans ce registre, le patron du FCE a montré à l'occasion qu'il pouvait s'affranchir allègrement de certaines règles. De violer même des lignes rouges, comme celle de ne pas porter atteinte au prestige de la diplomatie africaine de notre pays, domaine sacré qui relève des prérogatives régaliennes du chef de l'Etat. Comme, par exemple, d'inviter au Forum des personnalités qui n'ont pas la réputation de défendre les intérêts stratégiques de notre pays, mais plutôt des intérêts rivaux, au motif que ces mêmes personnalités pouvaient faire du lobbying au profit de l'économie algérienne ! Par la suite, Ali Haddad aura beau avoir présenté des excuses alambiquées en se défaussant courageusement sur une jeune modératrice relevant du ministère des Affaires étrangères, il aura encore montré qu'il a vraisemblablement la tête et les chevilles qui enflent. Politiquement s'entend, bien sûr. Au point de renvoyer de lui-même, à tort ou à raison, l'image d'un Premier ministre-bis, à la tête d'un gouvernement parallèle que serait le FCE ! N'oublions pas à ce sujet sa propension à recevoir des ministres et des ambassadeurs et à le montrer ostensiblement. De même que de définir des feuilles de route diplomatiques et gouvernementales, d'imposer des choix et parfois de voler au Premier ministre officiel le bénéfice d'annoncer des décisions économiques ou sociales importantes ou à caractère stratégique. Bref, à dire à maintes occasions ce qu'il y a lieu de faire et surtout de ne pas faire. Au Forum africain d'investissements et d'affaires, la grenouille a voulu manifestement se faire plus grosse que le bœuf, et ce fut palpable. Reste maintenant la question de fond qui est celle de la place réelle du privé dans l'économie nationale, la sortie de crise et le basculement vers une économie hors rente pétrolière. Cette façon d'être et de faire du FCE incite à se demander si l'Algérie ne serait pas en train de virer vers un nouveau schéma politico-économique où se conjuguent les intérêts de cartels financiers pour mieux phagocyter l'Etat, en attendant le contrôle du pouvoir politique ? Ces mêmes forces, ne s'évertueraient-elles pas à s'affranchir justement de l'Etat qui est à l'origine même de leur essor, sachant que nombre de nos privés, surtout les plus emblématiques, ont toujours vécu et vivent encore de la commande publique ? La perfusion par la commande publique est certes indispensable, en tout cas inévitable, pour amorcer la pompe et aider le privé patriotique à se construire pour mieux participer à la construction du pays. Mais à la condition sine qua non que ce même privé se contente de créer de la valeur ajoutée et ne succombe pas à la tentation de vouloir vampiriser la décision politique ou s'y substituer, en attendant le jour d'en devenir le centre principal. La pétaudière que fut finalement le Forum africain d'investissements et d'affaires est paradoxalement une bonne chose : elle a révélé qu'un certain privé, en l'occurrence des groupes multisectoriels qui agglomèrent concessions à l'importation et activités à faible niveau capitaliste, ne se cachent presque plus pour s'ériger en producteur de normes économiques et politiques. Peut-être que ces holdings, à l'image des oligarques russes ou ukrainiens, après avoir accumulé assez d'argent et des actifs d'une certaine masse critique, sentent que le moment est propice pour mieux assurer la reproduction de leur capital en se servant de l'Etat au lieu de le servir. Peut-être qu'ils ont à l'esprit l'exemple de l'Ukraine où le pouvoir est largement sous l'influence des oligarques. En ne perdant pas de vue également que le désordre institutionnel résultant des événements de février 2014 à Kiev a même plutôt renforcé leur influence. Ces derniers, unis dans leur opposition à l'ancien Président Yanoukovitch, se sont alors partagé le pays. N. K.