Photo : S. Zoheïr De notre correspondant à Béjaïa Kamel Amghar Les cimetières en Kabylie ont ceci de particulier : ils regorgent de vie ! Dans le monde rural, les cimetières, conjoints aux habitations, constituent un prolongement naturel du village. L'ultime voyage y est finalement le plus court. Ce sont, généralement, des domaines forestiers gracieusement cédés à cet effet, des donations de particuliers, ou un bien de la communauté locale. L'entretien de la clôture et de la maisonnette attenante est du ressort des villageois eux-mêmes et des bienfaiteurs locaux. Les exilés et les émigrés, par un rapport extraordinaire à la terre natale, n'oublient jamais de contribuer, fréquemment et plus que d'autres, aux dépenses à ce genre d'œuvres. Un vieux blanchi en terre étrangère peut rompre toutes les amarres avec son patelin d'origine, mais pas celui-là. Les caisses «noires» d'outre-mer ont de tout temps servi aussi au rapatriement des dépouilles de l'émigration. Contrairement à ceux -monumentaux- qu'on voit ailleurs, le cimetière chez nous a toujours cette sobriété ascétique empreinte d'une certaine majesté. «L'endroit est gravement beau», aurait dit le célèbre peintre Vincent Van Gogh. Il n'y a ni sculpture, ni fresque, ni vitraux, ni allées arborées et bien alignées ; tous ces soins esthétiques sont confiés à dame nature, elle seule, qui y déploie ses feuillages, ses arbrisseaux et ses arbres sauvages peuplés de gazouillis des oiseaux de passage. Ici, les volatiles s'expriment, volent, et se reproduisent librement. Il ne vient à l'esprit de personne, même des plus petits, de les déstabiliser dans cette enceinte protégée par la mémoire des aïeux. Ce protectorat, que la tradition avait institué de son autorité, profite aussi à toutes les autres espèces animales ; reptiles, rongeurs ou gibier de chasse se baladent tranquillement comme dans un parc zoologique. Cimetières fleuris au printemps, dorés en été, frais et oxygénés en hiver, chloroformés l'automne venu, les senteurs et les saveurs suivent le cycle infini des quatre saisons. Le riche et le pauvre, le célèbre et l'anonyme, le centenaire comme le mort-né reposent toujours côte à côte, ensevelis sous le lierre et les herbes folles de ce jardin «philosophique» commun. Leurs empreintes sont les mêmes : des bosses de terre grossièrement alignées mais toutes tournées vers La Mecque. Cette ambiance mystique tient un peu de la pensée soufie qui veut que la mort soit «un accomplissement de l'homme». Une idée qui suggère que l'homme ne sera pleinement tel qu'après ce moment suprême, cette ultime expérience qui met un terme à sa vie, ici-bas. Puisqu'il y en aurait une autre, plus sereine et moins encombrante, qui commence seulement après. C'est uniquement dans les cimetières des martyrs de la Révolution qu'on retrouve quelques fresques et des stèles glorifiant leur mémoire. S'inspirant sans doute de ces initiatives, les familles adoptent le marbre à partir du milieu des années 1980. Des tombes d'une blancheur immaculée et des inscriptions de noms et de l'«âge !» de leurs locataires amorcent une certaine innovation. On se met aussi à y planter des rosiers ou des touffes de menthe. Cette proximité pleinement assumée entre les deux mondes, celui des morts et celui des vivants, a fait en sorte que le cimetière soit un espace «animé». On s'y promène. On y discute. On y enterre les malentendus et les problèmes aussi. Dans la littérature de Mouloud Feraoun comme dans celle de Mouloud Mammeri, les dalles des tombes offrent presque toujours les mêmes offices que celles pavant la place de tajmaat, l'assemblée villageoise. Elles servent, en effet, à rassembler les modestes gens, non seulement la durée d'une inhumation, mais aussi le reste du temps, pour simplement échanger les nouvelles, évoquer un projet d'intérêt public ou aplanir un différend entre deux familles. C'est l'endroit où l'on savoure le mieux les pique-niques des jours de fêtes sacrées. C'est le lieu choisi par les amoureux pour voler un moment d'intimité sous le regard, muet et attendri à la fois, des ancêtres. C'est, encore, l'espace ombragé où l'on fait de l'ordre dans ses idées aux moments difficiles, comme si l'on sollicitait l'assistance des aïeux. Dans l'espace urbain, les cimetières sont placés sous la tutelle des mairies qui se chargent de l'entretien et de la réparation des clôtures d'enceinte, en cas de besoin. L'APC de Béjaïa, par exemple, a sous sa tutelle deux principaux cimetières : celui de Sidi Ahmed Amokrane et celui mitoyen de Dar Nacer. A noter que les vieux cimetières, parfois sérieusement dégradés par les intempéries, attendent d'être réparés. Ces lieux qui comptent beaucoup pour la mémoire collective reçoivent des «pèlerins» venant, parfois, de très loin pour se recueillir sur les tombes des leurs. Dans les villages les plus reculés comme dans les villes, le temps a fait son œuvre dans les cimetières des années 1940, 1950 ou même 1960. C'est le cas de le dire aussi pour les ossuaires chrétiens à Sidi Aïch ou à de Kherrata que les intempéries ont sérieusement affectés. Pour faciliter cette œuvre d'entretien et de sauvegarde, les autorités françaises ont récemment transféré nombre de ces nécropoles vers l'ossuaire des Oliviers au chef-lieu de wilaya. C'est le cas pour les cimetières chrétiens de Seddouk ou celui de la commune d'Akbou. A Tazmalt, en revanche, la nécropole chrétienne est toujours en place. Parfaitement entretenue par les riverains, elle se trouve en bon état de conservation. Faute d'entretien, la décrépitude touche également les rares cimetières juifs, encore visibles dans la région. En revanche, le cimetière anglais de Oued Ghir est parfaitement entretenu par un vieux jardinier engagé à cet effet par les services de l'ambassade de Grande-Bretagne. Au cours de ces toutes dernières années, des centaines de descendants de pieds-noirs ont fait le voyage dans la wilaya de Béjaïa pour se recueillir sur les tombes de leurs ancêtres. Des mesures ont été prises, à l'occasion, pour restaurer et embellir ces lieux de mémoire et de contemplation. C'est un début de prise en charge qui sera certainement d'un impact salutaire, aussi bien pour les morts que pour les vivants.