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Une lettre à ce père qui pourrait être vous : comme une bouteille à la mer
Livre autobiographique de Mohamed Garne
Publié dans La Tribune le 11 - 03 - 2010

Mohamed Garne a fait le forcing pour faire connaître son livre. Quelques rédactions lui ont consacré des articles. Il y a de quoi ! Retrouver sa mère -et dans quelles conditions !- après des années de nourrice, d'adoption, d'orphelinat, d'errance, de prison, puis d'agitations sociales sanglantes relève déjà du miracle pour un enfant abandonné. Enfin, pas vraiment abandonné puisque sa mère biologique, profondément traumatisée à sa naissance, est enfermée dans un hôpital psychiatrique. Pas vraiment abandonné, mais le résultat est le même. C'est un enfant confié à une nourrice qui l'enferme dans un cagibi, sous des escaliers et qui résumera son monde : de l'obscurité. De l'obscurité encore et toujours pendant cinq ans. Les rares fêtes religieuses éclaireront quand même cet enclos de pestilences et d'immobilité qui débilite ses os et ses muscles, retarde son apprentissage de la marche et du langage, lui laisse un corps chétif et une apparence de macrocéphale. Un corps débile et une grosse tête. On n'ose pas dire l'apparence d'un fœtus expulsé de la poche maternelle mais pas vraiment livré à la vie ; le mot et l'image du fœtus gardent pour nous une charge émotionnelle et symbolique trop forte, une trop grande proximité avec le mystère de la vie. Alors, disons cinq ans à végéter dans une irréalisation de la naissance. Comment peut-on survivre dans et à ses propres déjections, l'ammoniaque de ses vêtements imbibés d'urine, sans vaccins et sans soins. Mohamed Garne n'avait même pas le soleil et la lumière de nos déjà trop lointains ancêtres pré-préhistoriques. Trop lointains au regard des conditions matérielles ; la suite du livre nous montrera qu'on ne peut soutenir l'assertion sur les autres plans. Un lecteur trop attaché aux questions de la mémoire peut se demander comment un homme peut se souvenir de ces années de cette prime enfance. La question mérite qu'on y revienne. Retenons pour l'instant que le texte rend bien une atmosphère, une condition de quasi animalité, des odeurs.L'adoption viendra avec la lumière. Une première caresse, quatre visites et une belle femme -pour les enfants, une femme belle, c'est toujours les habits et les parfums- une femme pour laquelle on l'avait nettoyé, changé et parfumé pour la forme. Pour la forme seulement. Quelle chance pouvait avoir cet enfant souffreteux, qui rampait encore à cinq ans, à côté des autres un peu mieux lotis. Pourquoi un peu mieux lotis ? On ne le saura pas. De toutes les façons, à cet âge on n'a pas de réponse. La belle femme le choisira, lui, et, enfin, il pourra l'interroger sur la lumière qu'il rencontre pour la première. «C'est le soleil», lui répond la femme. Il interroge encore : «C'est quoi le soleil ?». Rien que pour ce passage et toutes ses ouvertures – comment on dit, polysémie ? le livre mérite le coup d'œil. La dame s'appelle Katiba et sait ce qu'est le soleil. Elle fut aussi un peu beaucoup le sien de soleil. Au moins quelquefois une famille qui adopte a des problèmes. De simple stérilité ce n'est pas grave. Mais nous sommes déjà dans les premières années de l'indépendance et ce couple. Katiba est d'une famille très riche et puissante, son mari un peu moins. Et ils vivent en dehors des codes ancestraux. Un couple ménager, quoi ! On dit moderne aujourd'hui. Un couple entre deux codes. Ils ne sont plus dans l'ancien. Quoique, leurs familles ne sont jamais loin. Ils n'ont pas encore trouvé un nouveau code. Un couple en flottement, pris entre désirs et nécessités, avide de plaisirs contrariés. Bref, Garne aura de l'argent, une chambre pour lui, de la nourriture correcte et le silence d'un immense appartement. Il ne retrouve une vraie famille, les rires et les jeux d'une vraie famille qu'à Blida, chez ses «grands parents paternels», aisés et encore dans la tradition. Une vraie famille qui sait ce que c'est qu'un enfant. Séjours trop courts et trop brefs pour n'être pas la preuve d'une chaleur familiale qu'il ne trouvera pas non plus chez les grands parents maternels. Cela vous crée un manque. Un besoin de crier «je suis là» et comme vous ne pouvez pas crier pour de vrai, vous le faites autrement. Vous désobéissez par exemple et entrez dans la chambre interdite, le bureau du père, que garde en cerbère un oiseau en verre qui vous dénoncera mais qui, pour l'heure, vous regarde hiératique et silencieux. Une courte et douce caresse, une prière : «Ne me dénonce pas.» Un tour dans le silence ouaté, une attente angoissée de quelques heures. Le père n'a pas su. Vous avez fait le premier pas de la transgression -Oh, pas terrible- mais vous avez surtout découvert la possibilité de la complicité muette des oiseaux. Après, plus tard, dans s'autres circonstances, vous pourrez mettre les mains dans les poches de vos parents, tirer quelque billets d'un portefeuille et si cela ne suffit plus vous ferez main basse sur du lourd et pas qu'à la maison. Entre temps, le couple, encore à la recherche de ses aises sociales, ira chercher, à Paris, une société où le regard des autres pèse moins. Les nuits de l'enfant se passeront solitaires et ses journées aussi, entre des condisciples en culottes courtes, certes, mais aux langues bien pendues et experts en cruauté de leur âge. Il y a moins de soleil à Paris. C'est si important que cela, le soleil, autant sur la vie d'un homme ; on peut le regretter autant que la terre et la maison ? C'est la première compassion du gosse pour les pieds-noirs. Ils n'ont plus le soleil. Nous pouvions croire que cette histoire de soleil était un peu surfaite. Et elle nous dérangeait vraiment en nous laissant perplexes sur les grandes migrations de l'humanité vers le nord. C'est ce qu'on raconte parfois dans les livres et, quelquefois, dans des émissions. L'enfant devenu ado manque de soleil et Katiba est si souvent absente. Cela ne peut aller loin. D'abord, ce n'est plus l'histoire de l'enfant mais celle d'une recherche éprouvante et douloureuse d'un modèle du couple moderne pour de jeunes Algériens. Pas de modèle, pas d'expérience, pas de garde-fou. Pas même un nombre suffisant, un nombre critique de couples
ménagers capable d'opérer un passage social significatif vers ce mode de vie et d'union. Cela produira suffisamment de dégâts sur des pionniers que nul engagement social ou politique ne venaient aider à se construire une morale alternative. C'est bien différent aujourd'hui et l'article de Soumia Salhi sur la nouvelle visibilité des femmes parue pour le 8 mars montre bien ce qui a changé. Car ce livre, voulu catharsis par Garne, nous livre aussi un regard sur l'Algérie. Par un angle très particulier et d'autant plus intéressant que cet angle n'est pas politique ou idéologiquement formulé ou affirmé. Il est spontané. En parlant de sa vie, Garne parle naturellement de son milieu social. Parle plutôt naturellement des milieux sociaux qui deviendront les siens. Y compris de son milieu de travail, l'hôpital Parnet puis celui de Kouba, où il travaillera après avoir été remis en orphelinat, vagabondé, fréquenté une école de marin, fait de la prison, travaillé sur un bateau, s'être marié, fait des enfants. Cela vous mène loin un oiseau de verre dans un bureau vide. Cela vous mène loin de n'avoir trouvé une oreille à votre cri, un regard sur votre douleur. Et de procréer sans avoir vraiment connu de vrais parents.C'est parles enfants, les bébés, si mal soignés et pris en charge dans l'hôpital qui mènera à la révolte spontanée. Il découvre stupéfait qu'un enfant en souffrance peut laisser indifférent un professeur chef de service. Il apprendra ce qui lui manquait encore après tant d'expérience, soigner en contrebande, guérir en secret, dissimuler l'assistance aux gens en détresse et ce n'est peut-être pas un accident, pour lui orphelin et enfant abandonné, que cela ait commencé par des bébés isolés dans un
hôpital. Il ne s'arrêtera pas en si bon chemin. Octobre 88 le surprend après une réunion syndicale clandestine, dans une buanderie - les cagibis hanteront sa vie ?- destinée à préparer des manifestations pacifiques contre des conditions de vie devenues insupportables. Octobre 88 était quand même terrible et nous avons beaucoup lu sur ces journées dramatiques. Vous n'aurez lu, si vous le faites, rien de semblable. C'est curieux comment les prismes non politiques rendent l'intensité des drames, les souffrances et les malheurs avec infiniment plus d'émotion et de vérité que les textes des femmes ou des hommes engagés. Garne «piquera», il avait quelque habitude depuis l'oiseau, une ambulance malgré l'interdit, flouera des barrages de police et de l'armée, fera face à la «bleuite» des émeutiers, s'en tirera grâce à ses tatouages qu'on retrouve plutôt chez les gens du peuple, trouvera des stratagèmes pour cacher aux yeux des soldats, les blessés dissimulés sous les morts, soignera en cachette les ados sortis de l'enfer de Bachdjarah puis décidera de dérober les instruments et les médicaments pour soigner sur place. Beaucoup d'entre nous prendront une nouvelle mesure l'organisation quasi militaire des émeutiers, de leur résistance acharnée, de la violence des affrontements. Les années de violence ultérieures ont peut-être quelques-unes de leurs racines dans ces journées de feu. Nous avons tendance à oublier ces racines sociales et politiques lointaines dans nos analyses. Pourquoi ces journées inaugurales de futures et sanglantes ruptures ont-elles accompagné les retrouvailles avec sa mère, sa raie, sa mère biologique ? Le hasard peut-être. Dans la vie réelle d'un homme, telle qu'elle se déroule, ce peut être le hasard. Quand on l'écrit on la réécrit. Cela devient différent. L'agencement des faits, des souvenirs, obéit à une nécessité du sens du texte. Elle vivait dans une grotte à peine aménagée dans un cimetière. Elle était veuve de chahid. Ils se rencontrèrent et elle ne le reconnut que sur le fil de la hache : il aurait pu retrouver sa mère comme il aurait pu en mourir à l'instant. Commence alors une longue marche vers la confirmation d'un nom, de son identité, de sa filiation. C'est cette marche qui le mènera à la découverte, et nous aussi, d'un héros hors normes, d'un paysan qui dès la répression du 8 mai 1945 à un autre bout du pays, dans les fabuleuses forêts de l'Ouarsenis, au cœur des montagnes inaccessibles se mit à construire des abris, des casemates, des caches. Neuf ans avant les autres. Le mari de Kheïra était ce héros. Il découvrira qu'il n'est pas son père. Les soldats ont capturé sa mère après la mort du maquisard endurci et ils l'ont violée. A tour de rôle. Pendant plusieurs jours. Après l'avoir torturée. Il l'apprit en salle d'audience, dans un tribunal bondé, que la mère n'a rejoint, après plusieurs refus, que pour répondre à la famille du martyr qui intimidait et tentait de rabaisser son fils. Elle ne lui apprit la vérité qui le déchirera que dans la nécessité de le défendre, d'être à ses côtés. Toutes ces pages sont d'une grande beauté, d'une émotion intense. Elles nous plongent au-delà de la douleur et de la souffrance. La longue suite d'errances de Garne dans le malheur devait aboutir dans l'hébétude du drame. Celui que nous nous sommes cachés peut-être pour apaiser les souffrances mais qui l'atteint au moment où il croyait accoster. La fin du livre sera beaucoup moins forte sur le plan littéraire. L'essentiel du roman était déjà consommé. Garne n'aimera peut-être pas ce terme de roman. Il a tenté d'écrie une biographie. Il a réussi à en rendre le drame. Le récit coule d'une langue apaisée. Comme de Khan, le Sénégalais qui lui montre quelques sentiers par lesquels il pouvait retrouver son humanité. Le récit coule comme si l'homme s'était détaché de ses malheurs, qu'il les avait circonscris dans un sens, qu'il s'en débarrassait en les racontant. Cela donne un style fluide, des mots de tous les jours. Mais cela donne aussi l'impression d'une déposition devant un tribunal. Sans haine, sans reproche, comme on présente des pièces d'un dossier. Sans pathos. Comme on dirait au juge : «Voilà ce qui m'a amené ici». Il n'aimera pas peut-être ce terme de roman et bien des lecteurs douteront de sa mémoire pour les toutes premières années de son enfance. Dans Blanche ou l'oubli, Louis Aragon, déjà vieillard avancé, se met en scène avec Marie Noire, une jeune fille branchée, dans ce roman consacré au roman et à la création romanesque. Il tente de lui parler de «son époque», celle de la guerre, des discussions sur l'art, de la jalousie, bref de cette période décisive de l'histoire culturelle, artistique et de l'histoire politique. Il lui raconte avoir trouvé dans une maison détruite par les guerres une inscription : «Comme le sisymbre sagesse je suis un crucifère qui pousse parmi les décombres.» Marie Noire lui demande : «Comment vous en souvenez-vous vingt cinq ans après ?» (Ou quarante-cinq après ? Je cite de mémoire). Il répond : «Je ne m'en souviens pas, je l'invente.». Cette réponse renvoie à des luttes sévères entre le courant esthétique et de pensée de Louis Aragon et de nouveaux théoriciens, largement soutenus par les médias, chargés de contrer le marxisme et de détacher du mouvement ouvrier les intellectuels qu'il attirait encore en masse. Les questions esthétiques ne reflétaient pas moins qu'aujourd'hui les enjeux politiques. En dehors de cet aspect, lié au contexte et à l'histoire très compliquée de la culture française, la réponse d'Aragon nous fournit une clé précieuse la question de la vérité. Garne, se souvient-il vraiment ou invente-t-il ? La question serait oiseuse s'il n'avait admirablement écrit ces premiers chapitres de son livre, restituant une émotion profonde, un trouble chez le lecteur, qui fait penser que Garne nous écrit un roman et pas le seul et fidèle récit de sa vie. Il ne livre pas une biographie, il ne réécrit pas le roman de sa famille, il n'en a pas et ce n'est pas ainsi qu'on réécrit le roman familial. Il nous écrit un roman et il le fait si bien que nous nous disons c'est un roman. C'est cela qui est important : son écriture. Il réussit de faire de la réalité de sa vie, de sa biographie, une réalité littéraire, c'est-à-dire un texte dont la cohérence et «la vérité» ne sont plus en rapport qu'avec le texte. Garne a réussi une performance. Son texte devient le reflet d'une époque, d'une histoire, d'un conflit. Il a aussi réussi la performance de nous mettre face à un problème moral que nous avons essayé d'esquiver par l'oubli. Ce n'est pas le moindre de ses mérites.
M. B.


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