Gao, puis Tombouctou et, enfin, Kidal, sont tombées rapidement, un peu trop rapidement, aux mains de l'armée française. Evénement encore inimaginable voilà une dizaine de jours, François Hollande s'est rendu hier à Tombouctou puis à Bamako. Fait remarquable, cette visite, qui est surmédiatisée, a été aussi annoncée suffisamment à l'avance. Pourquoi Hollande n'a-t-il pas estimé indispensable de prendre la mesure de précaution habituelle pour les zones de conflits armés, le secret absolu que tout dirigeant occidental se devait d'observer avant de se rendre auprès de ses troupes en Irak ou en Afghanistan ? Le plus difficile reste à faire Le président Hollande voulait-il prouver que le Mali est, à présent, totalement libéré et sécurisé par son armée, avant de passer la main à la force africaine ? Officiellement, l'objectif du président français est de féliciter ses troupes pour le travail qu'ils ont fait au Mali et, en même temps, inviter le président par intérim, Dioncounda Traoré, à ouvrir un dialogue politique avec les groupes qui rejettent la violence et acceptent de déposer les armes. Cette démarche aux aspects protocolaires et même politiques impose-t-elle de prendre de si «hauts risques» alors que la vie dans les villes reconquises n'a pas encore repris son cours normal ? A moins que l'instruction déjà donnée à l'armée française soit de plier bagage sur une victoire avant que les événements ne prennent une autre tournure. «Le plus difficile, ce n'est pas de prendre une ville aux djihadistes mais de créer les conditions pour que leur retour soit impossible», estime Jesús A. Núñez Villaverde, coordinateur de l'Institut d'études sur les conflits et l'action humanitaire (IECH). Ce serait, en effet, une erreur de croire que la prise de Tombouctou ou même de Kidal signifie que c'est le début du règlement durable de la crise malienne. C'est peut-être maintenant que commence le vrai problème, l'internationalisation du conflit armé du Sahel. Depuis hier, la France insiste sur la solution politique. Or, les seuls partisans de cette voie pacifique sont, pour le moment, le Mouvement national de libération de l'Azawad (MLNA) et le Mouvement islamique de l'Azawad (MIA). Ces deux groupes armés n'ont plus grand poids dans la mesure où ils ne contrôlaient aucune des villes stratégiques du Nord du Mali, Gao, Tombouctou et Kidal, d'où vient d'être chassé Ançar Eddine. Dès lors que ce courant salafiste continue de prôner la création d'un Etat taliban dans la partie Nord du Mali, une solution politique est plus que jamais improbable dans ces conditions. La solution politique avec qui ? Il ne faut pas être dupe des intentions des islamistes radicaux. La tendance, du côté des salafistes et de leurs alliés terroristes, est à la solution armée. Ançar Eddine a appliqué la charia dans toute sa rigueur dans les trois villes qu'íl occupait depuis avril dernier, avec le coup de main d'Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et du Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao). Son projet fondamental est la création d'un Etat taliban dans l'Azawad et ses dirigeants ne l'ont jamais caché. En plus, il joue sa crédibilité depuis sa défaite face à l'armée française que ses groupes n'ont pas pu affronter. A Bamako, on ne croit pas non plus qu'un accord soit possible sur cette base de compromis, la charia au nord et un Etat de droit au sud. Une solution politique aurait pu être possible si, comme l'avait suggéré l'Algérie dès le départ, l'internationalisation de la crise malienne avait été écartée. Est-il trop tard ? Pour les djihadistes, le déploiement d'une force étrangère, africaine, française, ou les deux à la fois, signifie droit légitime à la «guerre sainte» contre les «ennemis de l'Islam». Les stratèges de la communication militaire et les médias-relais peuvent toujours mettre la libération de chaque hameau et village du Nord du Mali à l'actif des soldats maliens (d'abord) et français (après), c'est l'inverse qui est vrai.
La guérilla djihadiste en perspective Les troupes françaises font le travail puis s'arrêtent aux portes de la ville, cédant le passage à l'armée malienne dont les soldats sont reçus en héros, alors que voilà quelques jours ils avaient abandonné aux assaillants le dernier poste de Konan qui contrôle l'accès vers Bamako sans livrer bataille. Ce scénario de la «victoire commune», personne n'y croit mais il a l'air de bien fonctionner parce que les salafistes ont fui les combats pour se replier vers les zones difficiles d'accès situées au nord de leur fief traditionnel, Kidal. L'intervention militaire française n'a fait l'objet à ce jour d'aucun bilan en perte de vies humaines sur le terrain - en dehors des règlements de compte entre Maliens des deux camps - pour la simple raison que cette opération armée n'est pas une guerre où il n'y a même pas eu une seule bataille. Pas de morts, pas de blessés et pas de prisonniers. Avec la prise de Kidal, le constat est le suivant : face à la puissance du contingent militaire français, les salafistes ont été contraints de quitter leurs positions dans les villes pour se replier vers les montagnes. La guerre conventionnelle n'aura pas lieu. N'a-t-elle jamais été en fait au programme d'Aqmi et de ses alliés ? La stratégie dessinée par Al Qaïda au Sahel, une région dont le relief est assez particulier et ne présente que peu d'aspects communs avec l'Afghanistan, c'est la guérilla. Ançar Eddine, Aqmi et le Mujao, surarmés et surmotivés, ont, quelque part, réussi à entraîner sur leur propre terrain leur «ennemi», la France, l'armée malienne et la force africaine. Aujourd'hui, on est au commencement (sans fin ?) d'un conflit armé inscrit dans la durée, à la différence des guerres conventionnelles qui sont programmées selon un calendrier précis.