«La Parade des oiseaux» de Bardi Mehdi Djelil Conçue comme une performance-manifeste, ce sont cinq artistes qui ont présenté leurs oeuvres, puis les ont effacées afin de céder la place plus tard, à d'autres travaux ponctuels, tel un phénix qui renaît toujours de ses cendres et ne meurt jamais... Un nouvel espace d'art alternatif conçu non pas comme un lieu d'exposition ordinaire, mais un manifeste radicalement culturel a vu le jour cette semaine à Alger. Ce sont cinq artistes qui ont présenté samedi dernier le résultat de leur travail élaboré sur ce chantier depuis trois semaines. Cet espace initié par Wassila Tamzali a été baptisé «Ateliers sauvages». De l'art dans un chantier, ce qui renvoie à l'effet de construction puis de destruction, d'où l'idée de tout détruire le lendemain et recommencer plus tard, sous une autre forme avec les mêmes ou d'autres jeunes artistes. Comme un phénix qui renaît de ses cendres, tel est le concept de cette initiative née de la passion pour l'art et la culture, mais surtout l'envie d'en faire un endroit de partage et de créativité systématique pour que l'art prenne le pas sur l'innommable, l'ignominie et la peur. L'idée est celle-là, explique la propriétaire des lieux: «Sur le chantier des Ateliers sauvages (ces artistes), au milieu des gravats et décombres qui nous renvoient aux images de guerre qui saturent notre monde d'aujourd'hui et pour beaucoup notre mémoire. Dans un immense don de soi, ils réalisent une performance radicale qui illustre leur conviction que l'art n'existe que s'il accepte de se «détruire» pour avancer et pour sans cesse interroger notre temps.» Ce lieu qui réouvrira ses portes en mai 2016 devra être, nous affirmera Wassila Tamzali, une coopérative pour ces jeunes artistes ainsi qu'aux étudiants des Beaux-Arts, notamment qui veulent créer... Dispatché sur 490 m2, à l'entrée à gauche c'est l'installation de Mounir Gouri qui nous accueille. Il s'agit d'un amas de gravats rehaussé d'une télé sur laquelle on perçoit le mot résistance en arabe, conçu au moyen de clous. Autour de ce dispositif, deux briques par terre et d'autres suspendues, à l'intérieur desquelles l'artiste a placé un briquet, comme un simple clin d'oeil à l'homonymie symbolique des deux objets, mais aussi à la lumière qui peut transparaître et surgir notamment des briques telles des lucioles pour éclairer le pas à cette tentative d'aliénation que procure la télé dans son courant propagandiste et nihiliste, qui n'est en réalité que ruine et abrutissement, d'où la nécessité de résister... Pour sa part, l'oeuvre de Bardi Mehdi Djelil occupe une bonne partie des murs à travers une surprenante et époustouflante fresque appelée «La parade des oiseaux». En noir et banc, le jeune artiste a laissé libre cours à son imagination en peignant un monde d'oiseaux qui risque de connaître le chaos s'il ne trouve pas de maître. Du moins ce qui semble sous-entendre cette phrase qui accompagne sa fresque. Est-ce vrai ou raison? La liberté a-t-elle besoin de dirigeant? Sans doute que oui, mais de dirigeants fiables et efficaces pour ne pas entraîner son monde vers le chaos. Dans cette fresque qui se dresse comme un paon tout au long du mur des «Ateliers sauvages», il y a ici l'idée du mouvement, de la fragilité mais aussi l'envie de prendre son envol pour un monde meilleur. Ces oiseaux marchent-ils aussi vers la lumière, tels des soldats ou se noient-ils dans un futur désenchanté? Nous ne le saurons pas. Des oiseaux qui en disent long sur le déséquilibre qui prévaut au sein de notre humanité, de notre pays sous-tendu par cette belle vision de pureté éternelle et d'envol vers un lendemain qui chante. Le trait de Bardi fin, intimiste et chaleureux explose aussi dans cette vision de coeur qui bat, mais aussi dans celle plus surréaliste de cuisses rehaussées de têtes de coq comme pour signifier le machisme des hommes qui ne courent qu'après leurs obsessions sexuelles, cette machine de domination massive qui étend sa soif de guerre pour certains et prend de plus en plus de l'ampleur. Cette image n'est qu'un extrait de l'oeuvre bardienne, car celle-ci ne se raconte pas mais devrait être lue comme Les contes de Grim tant la magnificence du trait et la poésie déployée qui se dégage supplantent parfois le sujet esquissé et ce n'est pas une tare. Il y a du grotesque, de l'absurde et de la flagornerie en éclats de vérité qui se décèle, mais aussi de l'humour en abstraction qui se dévoile, en un combat, vrai et nécessaire et surtout d'actualité comme le suggère également Maya Bencheich El Fegoun qui, à travers son oeuvre engagée, dénonce l'archaïsme de certaines traditions qui entourent le mariage et qui persis-tent aujourd'hui dans notre société. Appelé «l'Izar», Maya a tendu un grand tissu blanc maculé de taches rouges qui renvoient au sang féminin, le jour de sa nuit de noces. Autour de ce voile de la honte sont disposées çà et là des chaussures de femmes, des vêtements aux côtés desquels nous pouvons apercevoir des pieds faits en argile et autres tissus étendus sur un fil. Fella Tamzali Tahari demeure pour sa part, fidèle à son trait vaporeux et évanescent, celui qui tend à souligner une certaine distance avec le monde réel pour nous projeter vers le royaume de la rêverie et les songes d'enfants. Des scènes de vie, dont une partie constituée de garçons à gauche semble sereine et une autre à droite, composée de filles plutôt effrayées. Sans doute dues à l'apparition de cette tête de taureau gisant dans une mare de sang. Un signe du sacrifice qui évoque le titre de l'oeuvre de l'artiste: La ronde. Un titre énigmatique qui peut suggérer le temps, ou comme l'écrit l'artiste: «Des images et figures à la limite de la mythologie. S'ouvre pour moi un champ où le tragique fait place à la jubilation et au jeu.» Ainsi passer de vie à trépas telle une ritournelle damnée, est aussi le propos de l'être humain, dont le néant de son corps est aujourd'hui mis au-devant des feux des projecteurs. Ou comment la mort sertie de néons se transforme en un chantier de spectacle. Telle est l'idée suggérée par l'artiste Adel Bentousi qui présente une tombe couverte d'un tissu qui scintille, une bougie au-dessus pour se recueillir et puis des glaces de part et d'autre de la tombe. Des glaces, dont le réverbère du reflet donne l'impression par un effet d'optique de voir un tunnel d'où se projette le corps à l'infini. Est-ce la lumière que l'homme dit apercevoir lorsqu'il meurt? Pathétique, cette image de la tombe face au miroir nous rappelle pour sa part le conte de La belle au bois dormant et cette obsession de la beauté qui se transforme en laideur, machine à tuer les belles âmes des temps modernes, comme nous l'avions vue dans ce film (Le conte des contes, Ndlr) qui dénonce notre époque où la beauté se veut un diktat pernicieux. Un tragique constat du fait de la matérialisation du monde, de la sécheresse des coeurs et la folie destructrice qui s'abat sur nous et dont l'homme se doit de combattre et de dénoncer, d'où l'utilité de le dire. Le dire, autrement, par tous ces happenings que comptent réitérer nos artistes ultérieurement. En attendant, c'est contre la loi 52 incriminant les artistes tunisiens ayant fumé un joint et qu'on jette pour un an en prison, que nos artistes se sont élevés cette semaine aux «Ateliers sauvages». Une action qui rentre en droite ligne de leur performance, déclaration de leur engagement vrai et sincère pour l'art! Aux dernières nouvelles, les jeunes artistes tunisiens Fakhri, Atef et Alaeddine viennent d'être relâchés par un non-lieu. Le combat continue...