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Usages et définitions (1re partie)
LE TERRORISME
Publié dans L'Expression le 21 - 02 - 2005

«Par la violence on peut tuer un meurtrier, mais on ne peut tuer le meurtrier. Par la violence on peut tuer un menteur, mais on ne peut établir la vérité. Par la violence on peut tuer celui qui hait, mais on ne peut tuer la haine. L'obscurité ne peut chasser l'obscurité, seule la lumière le peut».
Martin Luther King
Jr. ( I have a dream).
Le terrorisme pourrait être défini comme une activité destinée à provoquer la peur, la panique, d'une façon aveugle imprévisible sans discernement et d'une façon apparemment, irrationnelle. L'Occident s'est forgé sa propre terminologie, l'a imposée au reste du monde. Retenons les expressions les plus courantes, comme les concepts d'Etats voyous ; rogues states, empire du mal, axe du mal, doctrine du bien et du mal. Expressions qui ont pris la relève de celles du XIXe siècle comme le devoir des races supérieures cher à Jules Ferry ou encore the white man burden, (le fardeau de l'homme blanc) attribué à Rudyard Kipling. A chaque époque, l'Occident propose « par la force » sa vision du monde. Tout est calibré d'une façon qui refuse toute remise en cause... En décembre 1987, l'Assemblée générale des Nations unies a approuvé la résolution 42/159: le point 14 est très important, qui établit une distinction nette entre le terrorisme et la lutte pour la libération nationale, la liberté et l'indépendance des peuples soumis à des régimes racistes, à l'occupation étrangère ou à d'autres formes de domination coloniale et au droit de ces peuples à chercher et à recevoir de l'aide. De façon plus générale, il importe de ne pas confondre le terrorisme avec «le recours à la rébellion contre la tyrannie et l'oppression», comme il est dit dans le troisième paragraphe du préambule à la Déclaration universelle des droits de l‘Homme. L'absence de classification du terrorisme a permis à bien des Etats, particulièrement depuis le 11 septembre, d'établir des normes et d'agir en incriminant et en poursuivant des activités telles que la protestation sociale et politique et les mouvements de libération comme s'il s'agissait d'activités terroristes. L'argument terroriste est utilisé jusque dans la guerre économique que la superpuissance livre à certains Etats. (1)
Qu'est-ce qui distingue la guérilla du terrorisme? La guérilla (ou petite guerre en espagnol) se présente généralement comme une lutte armée du faible contre le fort, menée par des bandes ou des éléments légers cherchant à surprendre, à déséquilibrer et à user l'adversaire. Mais cette définition de la guérilla ne pourrait-elle pas être attribuée au terrorisme? Ne s'agit-il pas de deux formes de violence politique illicite qui s'exercent en dehors des cadres de la légalité? (2).
L'essence même du terrorisme est de mettre en oeuvre une violence organisée dans la clandestinité afin d'optimiser, avec un minimum d'effectifs, le degré de terreur jugé nécessaire à l'accomplissement d'objectifs politiques. Déterminée par un calcul, la violence terroriste est consciente de ses limites : combattre au grand jour, c'est courir le risque d'être démasqué et mis en échec. Notons au passage que ces règles ont été «mises en place» par un Occident «qui a dicté sa norme» en matière de droit et devoir en matière de guerre. La guérilla mène une guerre populaire. Il est difficile de mesurer le degré d'adhésion des groupes de référence (classe sociale, ethnie, groupe religieux) au nom desquels est engagée la lutte armée. Il semble néanmoins que les conflits de la décolonisation et les luttes révolutionnaires de l'après-guerre aient été des guerres populaires, c'est-à-dire des luttes menées au nom du peuple et avec l'assentiment, voire la complicité active d'une frange importante de la population. Selon le précepte de Mao, le révolutionnaire ou le guérillero doit s'immerger dans la population civile et y «être comme un poisson dans l'eau»: à l'opposé, le terrorisme oeuvre essentiellement dans la clandestinité.(3).
En définitive, toutes ces distinctions ayant été faites, il demeure néanmoins difficile de trancher entre terrorisme et guérilla. D'abord, parce que nombre d'organisations nationalistes ou indépendantistes (OLP, PKK, Tigres tamouls, Tchéchènes etc) tiennent à la fois de l'organisation terroriste et de la guérilla et pourraient être légitimement rangées dans l'une ou l'autre de ces catégories compte tenu des critères présentés. N'a-t-on pas souvent dit que les terroristes d'un jour sont les dirigeants du lendemain ? Menahem Begin, Premier ministre d'Israël de 1977 à 1983, n'a-t-il pas été le chef de l'Irgoun, une organisation sioniste ayant multiplié les attentats terroristes en Palestine dans l'immédiat après-guerre?
Des actes de violence enfreignant les lois nationales et internationales peuvent rétrospectivement être considérés comme légitimes et justifiés. L'aura de respectabilité qui entoure aujourd'hui les rébellions armées tiers-mondistes des années 1950 et 1960 tient en bonne partie au fait qu'elles ont triomphé. Or, la supériorité morale attribuée à la guérilla n'est souvent qu'un renversement des perceptions initiales.
Le terrorisme d'Etat
Dans le cas du terrorisme d'Etat, le résultat généralement recherché consiste à paralyser ou à détruire l'opposition politique ou idéologique ou à annihiler l'opposition armée. Le terrorisme du pouvoir existe depuis des temps immémoriaux et il a toujours été manié comme un outil par le pouvoir, qu'il soit temporel ou spirituel, qui l'utilise pour préserver sa domination et maintenir l'ordre établi. Les peuples d'Amérique latine ont expérimenté des décennies de terrorisme du pouvoir (ou de terrorisme d'Etat), avec ses séquelles de centaines de milliers de tués, de disparus et de torturés.
Le rapport entre la terre, le territoire et la terreur écrit le philosophe français Jacques Derrida, né en Algérie, a changé, et il faut savoir que cela tient au savoir, c'est-à-dire à la technoscience. C'est la technoscience qui brouille la distinction entre guerre et terrorisme. A cet égard, comparé aux possibilités de destruction et de désordre chaotique qui sont «en réserve», pour l'avenir, dans les réseaux informatisés du monde, le «11 septembre» relève encore du théâtre archaïque de la violence destinée à frapper l'imagination. On pourra faire bien pire demain, invisiblement, en silence, beaucoup plus vite, de façon non sanglante, en attaquant les «networks» informatiques dont dépend toute la vie (sociale, économique, militaire, etc.) d'un «grand pays», de la plus grande puissance du monde.(4)
« Qu'est-ce que la terreur, en premier lieu? Qu'est-ce qui la distingue de la peur, de l'angoisse, de la panique ? La terreur organisée, provoquée, instrumentalisée, en quoi diffère-t-elle de cette «peur» que toute une tradition, tient pour la condition de l'autorité de la loi et de l'exercice souverain du pouvoir, pour la condition du politique même et de l'Etat? Benjamin dit de l'Etat qu'il tend à s'approprier, par la menace, précisément, le monopole de la violence. Sans doute, mais l'histoire politique du mot «terrorisme» dérive largement de la référence à la «Terreur révolutionnaire» française, qui fut exercée au nom de l'Etat et qui supposait justement le monopole légal de la violence.
Personne ne peut nier qu'il y a eu terrorisme d'Etat dans la répression française en Algérie, entre 1954 et 1962. Puis le terrorisme pratiqué par la rébellion algérienne fut longtemps considéré comme un phénomène domestique tant que l'Algérie était censée faire partie intégrante du territoire national français, tout comme le terrorisme français d'alors (exercé par l'Etat) se présentait comme une opération de police et de sécurité intérieure. C'est seulement des décennies plus tard, dans les années 1990, que le Parlement français a conféré rétrospectivement le statut de «guerre» (donc d'affrontement «international») à ce conflit, afin de pouvoir assurer des pensions aux «anciens combattants» qui les réclamaient. Que révélait donc cette loi? Eh bien, il fallait et on pouvait changer tous les noms utilisés jusqu'alors pour qualifier ce qu'auparavant on avait pudiquement surnommé, en Algérie, les «événements». La répression armée, comme opération de police intérieure et terrorisme d'Etat, redevenait soudain une «guerre».(4).
De l'autre côté, les terroristes étaient et sont désormais considérés dans une grande partie du monde comme des combattants de la liberté et des héros de l'indépendance nationale. Quant au terrorisme des groupes armés qui ont imposé la fondation et la reconnaissance de l'Etat d'Israël, était-il national ou international? Et celui des divers groupes de terroristes palestiniens aujourd'hui? Et les Irlandais? Et les Afghans qui se battaient contre l'Union soviétique? Et les Tchétchènes? A partir de quel moment un terrorisme cesse-t-il d'être dénoncé comme tel pour être salué comme la seule ressource d'un combat légitime? Ou inversement?(4)
Réactions de désespoir
On voit donc que la notion de terrorisme varie selon l'angle de l'observateur impartial. La terreur peut être une réaction souvent de désespoir devant une situation sans issue. Souvenons-nous de la jeune étudiante palestinienne qui, un jour décide de donner sa vie pour son pays en allant se faire exploser à l'entrée d'un café, ou de ces Tchéchènes pour certaines universitaires qui vont à la mort et la trouvent dans le fameux théâtre de Moscou en octobre 2002 de la main des commandos russes qui, sans état d'âme, les empoisonnent avec un gaz qui reste encore un secret et que seuls eux peuvent produire pour donner la mort. Naturellement le monde occidental invente le concept de «culture de la mort» pour banaliser, voire dénigrer ce sacrifice inutile comme étant non-civilisé en le faisant passer pour une pathologie.
Des Etats peuvent, par leur politique répressive, être des menaces pour la paix et conduire à un état de terreur permanente mais de basse intensité. A titre d'exemple, un sondage mené dans quinze pays européens ausculte l'opinion au sujet d'une quinzaine d'Etats: lesquels, d'après le public, constituent les plus grandes menaces à la paix? A l'étonnement de plusieurs et au scandale du gouvernement israélien, c'est le nom d'Israël qui est mentionné le plus souvent. 59 % des personnes interrogées expriment l'opinion qu'Israël est l'Etat qui menace le plus la paix. Israël proteste aussitôt et se dit victime de propagande. (En Israël même, 21 % des gens considèrent leur propre pays comme une menace à la paix. L'Iran arrive premier, Israël 12e.) (5).
(à suivre)
1. Alejandro Teitelbaum : Grain de sable 359 - 03 septembre 2002
2. Patrice Regimbald : Qu'est-ce qui distingue la guérilla du terrorisme ? Cégep du Vieux-Montréal, 2004
3.Patrice Gueniffey : Généalogie du terrorisme contemporain, Le Débat, no 126 p.158 septembre- octobre 2003.
4. Entretien avec Jacques Derrida de G.Borradori: Le concept du 11-09-2001 Le Monde Diplomatique 02 2004
5. Un sondage fâche Israël, Le Monde, 3 novembre 2003. Laurent Laplante : Partout et toujours l'antisémitisme? Québec, le 10 novembre 2003


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