L'intérêt porté à l'Algérie procède d'une série de paramètres militaires et politiques. L'importance de la visite faite par Donald Rumsfeld en Algérie, bien que faisant partie d'une tournée maghrébine, est à mettre à l'actif d'une stratégie américaine qui vise avant tout une coopération militaire de longue haleine. Le pôle d'attraction que devient Alger pour les responsables militaires américains depuis le 11 septembre est chaque jour confirmé, tant qu'en l'espace de sept jours seulement, trois personnages de haut rang dans la chaîne de commandement des Etats-Unis ont visité Alger. Il s'agit de Charles F.Wald, adjoint du commandant des Forces américaines en Europe, Robert Mueller, patron du FBI, et enfin Donald Rusmfeld, un des mentors de la «Total war» menée par Washington tous azimuts. A ceux-là, il faut ajouter l'importante visite faite à Alger par James L. Jones, commandant suprême des Forces américaines en Europe, les 17 et 18 décembre 2005. En ce moment même, une délégation américaine représentant l'Initiative pour le partenariat pour le Moyen-Orient (Mepi) planche pour évaluer les projets en cours de réalisation dans le cadre de ce programme. Il s'agit en fait de trois hauts cadres du Mepi auprès du département. Jusqu'au 15 février, la délégation américaine travaillera de concert autant avec les autorités algériennes qu'avec les représentants de la société civile. Donc, nous sommes bel et bien en face de deux objectifs, l'un politique, l'autre militaire, qui peuvent paraître distincts l'un de l'autre, mais qui, en fait, ne font qu'un. L'impératif politique est motivé par un souci militaire. Pour Washington, le terrorisme n'est pas réductible si l'on s'attaque uniquement à ses effets, que sont les groupes djihadistes transnationaux, de type Al Qaîda. Les Etats arabes sont tout autant mis à l'index pour être des régimes répressifs, anti-démocratiques, coercitifs, et donc générateurs de tensions internes graves, lesquelles aboutissent à la naissance de groupes extrémistes et violents. Les Etats-Unis sont, dans ce cas, pris à partie en tant que puissance qui légitime les atrocités des régimes arabes, d'où la nécessité pour Washington de se défaire d'une telle accusation et de mener le monde arabo-musulman vers plus de démocratisation, synonyme d'une canalisation de l'islamisme politique. Les déchirements qui agitent le Moyen-Orient commencent à faire désespérer Washington d'une région pacifiée, d'autant plus que les victoires du Hamas en Palestine et des Frères musulmans en Egypte, n'augurent rien de bon pour les Etats-Unis. Cette crainte américaine est accentuée par le nouveau rapprochement stratégique Syrie-Iran et le jeu d'influence opéré par Moscou en direction du Hamas palestinien et de l'Iran. Cela est à mettre à côté de deux miniguerres, ni complètement ratées ni complètement réussies, en Afghanistan et en Irak. Les unités de combat engagées dans ces deux guerres ont été saturées par des luttes de type guérilla, sans fin et sans trêve. Ces deux guerres ont été coûteuses sur tous les plans pour les Américains, et ni Ben Laden ni Ayman Al Zawahiri n'ont été capturés, dans la première, et les villes d'Irak n'ont pas été pacifiées à ce jour. Bien au contraire, le retour des talibans en Afghanistan devient inquiétant, et la guérilla en Irak fait rage, les Américains recensant leur 2150e mort. Cet indomptable Machrek fait pousser Washington à «regagner» le Maghreb, où les choses paraissent infiniment plus simples. Le projet du Grand Moyen-Orient ne concernait pas l'Algérie. Mais chemin faisant, il semble que notre pays «colle» mieux à l'initiative, car n'ayant ni les tiraillements multiconfessionnels et multiethniques de l'Irak, ni les tendances encore rigides de la Syrie ou de l'Iran. L'Algérie, dont les caractéristiques d'un pays méditerranéen sont encore trop évidentes pour être occultées, passe aujourd'hui pour être le mieux placé pour servir de modèle : sa lutte antiterroriste date de plus de douze ans, son imbrication dans les programmes communs et les exercices conjoints avec l'Otan est totale, son engagement avec Washington pour endiguer toute menace dans la bande frontalière du Sahel est sans équivoque et son contexte politique (adhésion à l'OMC, réconciliation nationale, implication des islamistes modérés dans le jeu démocratique, retrait de l'armée du champ du temporel, etc.) est très favorable à l'émergence d'une classe de politiciens «intégrés». Les choses n'étant jamais innocentes en politique, il y a encore lieu de voir dans cette poussée américaine en Algérie, une bonne tentative de prendre de court les initiatives de l'Euromed et de Poutine et d'amarrer Alger plutôt à Washington qu'à Paris ou à Moscou.