«On rote à la djemaâ pour dire qu'on a fait un bon dîner alors que, souvent, on dort après avoir croqué un morceau de galette, accompagnée dans le meilleur des cas, de quelques figues sèches», dixit Mouloud Feraoun. La pauvreté est-elle un destin ou une maladie incurable? Chassez-là par la porte, elle ressurgit par la fenêtre. Ainsi est la première réflexion qui vient à l'esprit quand on traverse une ville ou un village en Kabylie. Certes, les gens sont dignes et arrivent même difficilement à cacher cet état et comme disait Feraoun: «On rote à la djemaâ pour dire qu'on a fait un bon dîner alors que souvent, on dort après avoir croqué un morceau de galette, accompagnée dans le meilleur des cas, de quelques figues sèches.» Le chômage bat son plein. Certes, les chiffres officiels donnent une fourchette comprise entre 11 et 15% mais la réalité est tout autre. Les jeunes se divisent en deux grandes catégories: ceux qui ont les poches pleines grâce à la pension de «papa» et ceux qui traînent la savate dans les ruelles des villages et hameaux. Malgré tout, la mal-vie est partout. Elle n'est pas l'apanage des pères de famille qui n'arrivent pas à faire face à la quotidienneté, mais elle enserre dans ses bras hideux aussi les jeunes qui ne rêvent, pour certains d'entre eux que d'un départ vers un ailleurs ou, pour d'autres, heureusement la minorité, le suicide. Effritement du tissu social En ces temps mauvais où l'individualisme bat son plein, la solidarité semble avoir pris un sacré coup. Evidemment, dans les villages, les comités essaient, malgré leurs faibles moyens, d'organiser l'entraide mais pour paraphraser un villageois «l'association de dix pauvres ne fait pas un riche». En effet, que peut faire un village quand la majeure partie des villageois est logée à la même enseigne. Il arrive toujours qu'au moment des fêtes et grâce aux efforts de tous, on sacrifie un taureau ou deux moutons et que l'on fasse faire bombance à toutes les familles durant l'Aïd mais, après cela, tirez le rideau! Il existe certes, des franges de la société et principalement dans les villages qui surnagent au-dessus du lot commun tels les pensionnés en euros, mais encore, faut-il s'empresser d'ajouter que ces gens se comptent sur les doigts d'une seule main et ensuite préciser que cet argent est généralement thésaurisé et ne profite réellement pas à la collectivité. Dans le meilleur des cas, le pensionné achète un fourgon aménagé et le confie à son fils pour jouer au transporteur de voyageurs. En dehors de ces quelques «privilégiés», les jeunes traînent la savate et arpentent, été comme hiver, les ruelles des villages. De temps à autre, ils décrochent un petit boulot, généralement chez ces émigrés qui se construisent des maisons au village, histoire de se faire un peu d'argent de poche, sans plus. Munis de ce petit viatique, ils partent en voyage «virtuel» en investissant les cybercafés des villes, laissant derrière eux leur précaire condition. Quant aux filles, c'est un autre problème. Coincées entre les casseroles et les séries télévisées, elles rongent leur frein. En ville, les choses semblent être autres. En réalité, tout est superficiel. Entre le lèche-vitrine, les cybercafés et la Maison de la culture, c'est le vide. Les loisirs ne semblent guère être la tasse de thé des responsables et rares sont ceux qui pensent à cet important chapitre de la vie des jeunes. Les familles arrivant difficilement à joindre les deux bouts, rares celles qui se retiennent et l'appel aux organisations caritatives n'est pas exceptionnel. Dans la Kabylie réputée, jadis, prude, des gens tendent aujourd'hui la main. Pire. Des enfants n'hésitent plus à fouiller dans les poubelles. Désolation. La famille s'est disloquée. L'individualisme bat son plein. Le chômage également. Un emploi pour survivre! Le marché du travail semble saturé. Les investissements font défaut. Et les demandeurs d'emploi font face au «benaâmisme». Alors que les filles sont soumises au harcèlement sous ses diverses formes, machiste et sexiste à souhait, la société perd ses valeurs de protection et d'entraide. Trouver un emploi à Tizi Ouzou, relève pratiquement du miracle. Depuis les événements dits du Printemps noir, le tissu économique s'est rétréci, la majeure partie des entrepreneurs ayant fui vers des cieux plus cléments avec l'apparition de la violence. L'investissement se fait désirer. Les APC crient famine. Les jeunes soumis à des conditions draconiennes, attendent. «Dans certaines boîtes on me demande une ancienneté, mais pour, avoir cette ancienneté, il faut commencer d'abord par travailler, ailleurs c'est tout simple, il faut connaître quelqu'un qui connaît quelqu'un qui travaille dans cette boîte pour espérer décrocher un emploi», souligne Arezki, jeune universitaire au chômage depuis deux ans. Et Lynda d'ajouter: «Tizi Ouzou et un peu toute la Kabylie semblent en panne, personne ne recrute ou ne veut recruter. Oui, il y a des emplois mais soit on les donne aux connaissances soit alors autrement...».