Le meurtre de sang-froid du gouverneur du Pendjab, une des figures politiques modérées les plus en vue au Pakistan, est un rude coup porté au camp libéral et montre la forte progression des idées islamistes dans toutes les couches de la société, soulignent les analystes. Sur des photos prises juste après qu'il ait criblé de 30 balles le corps de Salman Taseer mardi à la sortie d'un café chic d'Islamabad, un rictus déforme le visage barbu de Malik Mumtaz Hussain Qadri, membre des commando d'élite qui s'était arrangé pour assurer ce jour là la protection de sa victime. Il s'est rendu en avouant avoir tué le gouverneur car celui-ci était partisan d'une modification de la loi sur le blasphème, défendue par les conservateurs. Qu'il ait agi seul ou non, le fait qu'un policier membre d'une unité d'élite du gouvernement puisse partager l'idéologie des extrémistes religieux montre à quelle point celle-ci a gagné en profondeur la société. «Ce meurtre prouve que les extrémistes n'ont pas besoin de faire partie des taliban, avec barbe et turbans. Ils sont présents partout et sous toutes les apparences», écrivait hier le quotidien en anglais The News. Si le fondateur du Pakistan, Muhammad Ali Jinnah, était un laïc convaincu, le pays a peu a peu glissé dans l'islamisation au cours des dernières décennies, favorisée notamment par son soutien, avec l'aide financière des Etats-Unis et de l'Arabie Saoudite, aux moudjahidine afghans combattant au nom de l'islam l' «infidèle» envahisseur soviétique. Après la chute des taliban en Afghanistan, les zones tribales pakistanaises du nord-ouest situées à la frontière des deux pays sont devenues le repaire des rebelles islamistes et de leurs alliés d'Al Qaîda. Et une partie de la toute-puissante armée pakistanaise est accusée de soutenir les extrémistes tant du côté du Cachemire indien que du côté afghan. «On ne peut plus débattre rationnellement au Pakistan», regrette Zafarullah Khan, directeur du Centre d'étude indépendant pour l'éducation civique. Le taux d'alphabétisation y est d'à peine 50%, voire moins de 10% pour les filles dans certains zones du nord-ouest. Et l'absence d'éducation gratuite universelle pousse les enfants des plus pauvres dans des milliers écoles coraniques (madrasas) aux discours extrémistes. «Le virus a infecté toute la société. Et ni le système éducatif ni les hommes politiques ne sont capables d'élaborer un antidote», déplore M.Khan. Membre du Parti du peuple pakistanais (PPP) au pouvoir, Salman Taseer était l'un des rares hommes politiques pakistanais à s'être prononcé, à l'unisson des organisations de défense des droits de l'homme, en faveur d'une modification de la loi qui prévoit jusqu'à la peine de mort pour les coupables de blasphème. Mais après l'organisation par des cercles religieux de manifestations et d'une grève générale à succès fin décembre, le PPP, pourtant de tradition séculière, a indiqué qu'aucune réforme n'était à l'ordre du jour. Hier, Jang, le plus important quotidien du pays en ourdou, a appelé en première page ses lecteurs à ne pas pleurer la mort de M.Taseer. La veille au soir, plusieurs milliers d'utilisateurs du réseau social en ligne Facebook s'étaient déjà félicités de cet assassinat, symbole aux yeux des analystes que le courant islamiste a gagné jusqu'aux couches les plus éduquées du pays, celles qui ont accès à Internet. Cet assassinat «est un grave revers pour les forces démocratiques au Pakistan», souligne le militant libéral et avocat à la Cour suprême Anees Jillani, car il a «instillé la peur au sein de la population, et même au sein des médias, ce qui est une évolution très grave».