Une magistrale biographie qui vient juste de paraître : Françoise, éditions Grasset, signée laure Adler vient me rappeler ce que je dois à la grande Françoise Giroud. Flash-back. Année 1996, décembre. J'étais dans un pays étranger. Journaliste sans repères, je ne savais si mes papiers étaient bons ou mauvais. Aucun écho des lecteurs. Un jour de doute et de blues que connaissent bien les journalistes, j'ai décidé d'écrire à Françoise Giroud, plus grande journaliste de France, celle qui a inventé un nouveau style d'écriture aussi simple que didactique, aussi cinglant qu'un fouet. Oui, un fouet car ses mots frappent. Et parfois tuent. Comme cette phrase cruelle sur Jacques-Chaban Delmas : “On ne tire pas sur une ambulance.” Il ne s'en est pas remis, le pauvre. Et cette autre sur Edith Cresson, alors Premier ministre de François Mitterrand : “Cresson ? Il lui manque un cheveu.” On voit à quoi nos Premiers ministres ont échappé… Mais toutes ces raisons ne seraient pas convaincantes sans l'intransigeance et l'absence de complaisance de la grande Françoise qui faisait récrire à Jean-François Kahn, patron de Marianne, 9 fois son papier. D'autres grands journalistes sont passés par la même école : Catherine Nay, Michèle Cotta, Angelo Rinaldi, le prince des critiques littéraires, Jacques Derogy et bien d'autres. Seuls Mauriac et Camus n'ont pas été corrigés par elle. Mais elle les fascinait. Mais elle les laissait sans voix quand elle réécrivait tout l'Express en une nuit. Vous avez bien lu : une seule nuit ! Et ils l'ont avoué. Pour une fois Mauriac a oublié sa misogynie. Et Camus son côté dragueur professionnel. Ce bout de femme 1,58 n'était pas facilement comestible. D'elle, Jean Daniel, autre fan, disait : “Françoise, c'est une volonté armée d'un sourire.” Bien entendu, ce qui m'intéressait dans cette femme multiple, c'est son côté formatrice de générations de grands journalistes. J'ai donc découpé quelques-unes de mes chroniques du journal où j'officiais. J'ai mis le tout dans une enveloppe à l'adresse de Giroud en ajoutant ce mot : “Madame, vous qui avez formé les meilleurs en ne laissant rien passer de leurs faiblesses, vous qui avez conseillé à beaucoup de journalistes de changer de métier faute de talent, je souhaiterais que vous me donniez votre avis sans aucune complaisance sur mes chroniques. Je suis encore assez jeune (la trentaine) pour changer de profession si vous jugiez que mes limites ne me permettraient pas de continuer dans cette voie, etc.” C'est sciemment que j'avais écrit que j'avais la trentaine. Mon raisonnement était le suivant : si je lui avoue que j'ai la quarantaine, elle pourrait avoir pitié de ce journaliste qui doute de lui alors qu'il est à mi-vie. Le 31 décembre, je reçois de Giroud un très beau cadeau de fin d'année. Une lettre avec trois lignes. Allez cédons à la gourmandise : “Vos articles sont vifs, et ils ont un ton. Continuez. C'est bien.” Elle ajoutera une autre phrase beaucoup plus personnelle liée à la situation de l'Algérie. Ces lignes ont plus de valeur que mon diplôme universitaire. Si grande fut-elle dans le journalisme, Françoise Giroud avait son lot de petitesses qu'elle avait si bien cachée jusque-là. Quand elle fut plaquée par son grand amour Jean-Jacques Servan-Schreiber avec lequel elle a créée l'Express, pour une femme plus jeune et forcément plus éclatante qu'elle – mais peut-on être plus éclatant que le talent à l'état pur ? – elle devint un corbeau. Et quel méchant corbeau que cette grande dame qui envoya les lettres les plus odieusement antisémites à la nouvelle élue de son ex-amant. Elle la femme forte tenta à deux reprises de se suicider, elle la juive d'origine turque nia jusqu'au bout sa judéité qu'elle reconnue implicitement dans son dernier roman Les tâches du léopard. Tiens, léopard. Comme ce titre lui va bien : elle était bien un léopard avec quelques tâches lumineuses et des griffes. Non, une griffe, la sienne : Françoise Giroud. H. G. [email protected]