Après des dépenses durant les vacances d'été, le mois sacré du Ramadhan, la rentrée scolaire et avec le retour de l'inflation, les bourses de la majorité des ménages algériens sont malmenées, expliquant que la rentrée sociale sera marquée par la réunion de la tripartite. L'objet de cette présente contribution est de poser une série de problèmes socio-économiques fondamentaux qui engagent l'avenir du pays. 1.- La tripartite actuelle est-elle représentative ? La tripartite a pour objet en principe de renforcer le dialogue économique avec les partenaires économiques et sociaux. Le dialogue est la seule voie pour trouver un véritable consensus, ce qui ne signifie nullement unanimisme, signe de décadence de toute société afin d'anticiper tout conflit préjudiciable aux intérêts supérieurs du pays avec des coûts faramineux. Pour une meilleure représentativité, les organisations patronales privées doivent avoir un cadre unifié et inclure d'autres organisations non présentes, parfois plus représentatives. Pour un véritable dialogue social, il serait souhaitable de convier d'autres organisations syndicales autonomes avec lesquelles, notamment, les ministres du Travail, de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Santé sont déjà en contact permanent. La composante est la même depuis plus de deux décennies, alors que l'environnement économique et social algérien a profondément changé, ce qui explique que les anciennes tripartites ont eu peu d'effets face aux tensions sociales. D'autres forces sociales et économiques sont apparues depuis, devant en tenir compte, faute de quoi cela s'apparenterait à un monologue du pouvoir avec lui-même, sans impacts pour la résolution concrète des problèmes économiques et sociaux. Aussi faut-il éviter deux écueils. Premièrement, le gouvernement doit se démarquer d'une vision culturelle largement dépassée des années 1970, tant sur le plan politique, économique qu'en matière diplomatique. Nous sommes en 2011 avec des mutations géostratégiques considérables entre 2012/2020 qui préfigurent de profonds bouleversements géostratégiques. La mentalité bureaucratique administrative des années 1970 est de croire qu'il suffit de changer de lois pour résoudre les problèmes. Cette vision bureaucratique est une erreur politique qui ne peut que conduire le pays à l'impasse, à une crise multidimensionnelle, voire à une déflagration sociale qu'il s'agit impérativement d'éviter. Deuxièmement, éviter que la tripartite soit un lieu de redistribution de la rente (parts de marché et avantages divers supportés par le Trésor public de ceux présents via la dépense publique) en fonction d'intérêts étroits. Car lorsqu'un pouvoir agit bureaucratiquement, sans concertation, sans tenir compte de la réelle composante sociale, la société enfante ses propres règles qui lui permettent de fonctionner en dehors de l'Etat officiel, se traduisant alors par un divorce croissant Etat/citoyens. 2- La tripartite du 28 mai 2011 et quoi attendre de celle de septembre 2011 ? La dernière tripartite s'est tenue le 28 mai 2011 et a été exclusivement dédiée aux questions économiques dont je rappelle deux principales décisions. Première décision : si les banques surtout publiques qui, en 2010, accaparent près de 90% des crédits octroyés, les banques privées étrangères et algériennes représentant à peine 10% jouent le jeu, à partir du 1er juillet 2011, le Trésor public a été sollicité pour participer à la bonification des crédits d'investissement accordés aux PME avec la prise en charge de 2% des 5,5% des taux d'intérêt prélevés par les banques qui devront en principe accorder un différé sur les crédits aux PME destinés à l'investissement. La Banque d'Algérie est chargée par le gouvernement de couvrir les risques de change. Les pouvoirs publics vont, par ailleurs, participer au rééchelonnement des créances bancaires des PME qui font face à des difficultés de remboursement dans les délais prévus, étant entendu qu'il s'agit d'endettement d'entreprises qui ont encore des chances de survie selon le gouvernement. Deuxième décision est celle relative au crédit documentaire (Credoc).Les entreprises de production de biens et de services pourront importer par remise documentaire et même, en situation d'urgence, importer par transfert libre avec un montant qui passe de deux millions à quatre millions de dinars. Quant aux importations pour la revente en l'état, le crédit documentaire est maintenu. Cela donne la possibilité aux entreprises d'importer des équipements avec la remise documentaire. Les entreprises de production pourront également importer de la matière première avec le transfert libre, mais le montant autorisé est plafonné à quatre millions de dinars par année. Par contre, la prochaine tripartite qui aura lieu fin septembre 2011 sera consacrée au volet social. Pour le moment, il n'y a pas un ordre du jour spécifique qui a été arrêté. La centrale syndicale se prépare à soumettre à débat la révision du salaire national minimum garanti (SNMG), l'allégement de l'impôt sur le revenu global (IRG) qui pénalise lourdement les salariés au même titre que les retraités, l'abrogation de l'article 87 bis du code du travail. Concernant l'IRG, la centrale syndicale prévoit de proposer au gouvernement de revoir le taux de perception pour les salariés et d'exempter les retraités de cette imposition. Des dossiers qui ne seront pas à leur premier examen, puisqu'ils ont déjà fait l'objet de négociations lors de précédentes réunions tripartites. Autre dossier, la revalorisation des pensions de retraite jugées en inadéquation avec l'évolution du coût de la vie. En effet, la revalorisation annuelle des pensions de retraite, soit 10%, demeure insuffisante, d'où la nécessité de revoir les niveaux actuels. Les retraités sont 2,2 millions à vivre dans la précarité. Ainsi, une personne ayant eu sa retraite en 1996 et une autre en 2011, ayant assumé la même fonction dans la même entreprise, n'ont pas la même pension, puisque “cette dernière est calculée sur la base du salaire touché par chacun”. Avec les augmentations salariales obtenues depuis, le retraité de 2011 touche plus du double, voire pour certains cas le triple que le retraité de 1996. En 1996, le SNMG était de 8000 DA et le kilo de sucre coûtait 5 DA. En 2011, le SNMG est de 15 000 DA et le sucre coûte 90/100 DA. 3 - Peut-on aller vers un SMIG à 32 000/35 000 DA ? Pour les augmentations de salaires, il ne faut pas être utopique. Un SMIG entre 32 000 et 35 000 DA, ce qui serait souhaitable pour une vie décente d'un ménage ayant 4 enfants à charge, ne travaillant pas, est une impossibilité économique, hélas, les lois économiques étant insensibles aux slogans politiques. Encore qu'il existe une profonde injustice sociale du fait de la concentration excessive du revenu national au profit d'une minorité rentière et non des producteurs de richesse, du fait de l'inexistence d'une véritable politique salariale mais des distributions de rentes renvoyant à la faiblesse de la régulation d'ensemble. Pour preuve, le rapport salaires sur le produit intérieur brut est inférieur à 20% en moyenne 2009/2010 contre une moyenne dépassant les 50% pour les pays développés et émergents. Cela est confirmé par la loi de finances prévisionnelle 2012 qui est paradoxale : le déficit budgétaire prévu est de 54 milliards de dollars contre 63 pour 2011. Mais cette baisse s'explique fondamentalement par la réduction très importante du budget d'équipement mais l'accroissement du budget de fonctionnement. La raison invoquée de cette baisse des projets d'investissements serait due à la faiblesse de la capacité d'absorption. Et pour le budget de fonctionnement aux différentes augmentations de salaires, notamment allant vers des segments non productifs. On veut calmer le front social par la distribution de salaires sans contrepartie productive, mais en même temps assujettir ceux qui tournent autour de la rente comme l'atteste, selon certaines sources, le décret non publié courant 2011 d'augmenter tous les directeurs d'exécutif de ministère et de wilaya, pour les premiers allant vers un salaire fluctuant entre 160 000 et 200 000 DA par mois, déclassant ainsi le savoir, mettant les professeurs d'université en fin de carrière loin des administratifs, puisqu'un docteur d'Etat maître de conférence débute à moins de 120 000 dinars par mois. Or des salaires versés sans contreparties productives risquent d'entraîner une spirale inflationniste qui pénaliserait les couches les plus vulnérables, jouant comme vecteur de redistribution en faveur des revenus variables et au détriment des revenus fixes. Tout au plus peut-on relever le SMIG entre la fourchette de 15 000 DA actuellement au maximum à 20 000 DA, en espérant en dynamique un accroissement de la production et la productivité nationale, sinon cette augmentation sera rattrapée par l'inflation. Bon nombre d'entreprises de PMI/PME qui constituent plus de 80% du tissu économique ne peuvent pas supporter une hausse brutale des salaires expliquant que les opérateurs privés demandent des dégrèvements par ailleurs, mais toujours supportés par le Trésor public. Sinon ces opérateurs se réfugieront dans la sphère informelle déjà florissante et qui pénalise les producteurs locaux. Toutefois, pour atténuer l'inflation et ces augmentations de salaires, il existe des pistes : une meilleure efficacité de la dépense publique par une meilleure gestion, une lutte contre la corruption et un partage des sacrifices, notamment en taxant les niches des fortunes spéculatives qui, dans la majorité, ne paient pas d'impôts. C'est que l'inflation a un pouvoir négatif sur le pouvoir d'achat de l'immense majorité des Algériens dont 70% ont un revenu net inférieur à 25.000 DA par mois et qui consacrent 80% de leurs revenus aux produits de première nécessité. Les subventions sont permises grâce à la rente des hydrocarbures représentant 98% des exportations en devises, 70/75% des besoins des ménages et des entreprises publiques et privées provenant de l'importation, démontrant la faiblesse de la production nationale. Le taux d'intégration des entreprises publiques et privées algériennes ne dépasse pas 10/15%. Selon les statistiques douanières, les importations des produits alimentaires ont atteint 823 millions de dollars en juillet 2011 (contre 458 millions en juillet 2010), soit une progression de 79,69%, 4,8 milliards de dollars sur les six premiers mois de 2011 allant vers 9 milliards de dollars, contre 7 milliards de dollars en 2010, 6 milliards de dollars en 2009, 4,33 milliards de dollars en 2007 et 2,94 milliards de dollars entre 2003/2004. Or, les subventions qui ne peuvent qu'être transitoires, d'ailleurs non ciblées, favorisant notamment des fuites hors des frontières, permettent d'atténuer ce processus inflationniste. Mais ce n'est pas une solution durable et surtout fiable économiquement. A. M. * Expert international en management stratégique ademmebtoul@gmail.