Panique à bord ou dérive bonapartiste ? Au fil des semaines, le gouvernement et ses soutiens affichent ouvertement leur agacement face à tous ceux qui évoquent des sujets classés tabous, comme la santé du Président, ou émettent des critiques sur la gestion de certains dossiers, voire de façon plus globale, sur la gouvernance. Signe aux relents de désarroi, cette réaction pour le moins disproportionnée de l'ambassade d'Algérie à Bruxelles à la vidéo publiée par l'ex-correspondante de l'ENTV, dont le Parlement européen servait de cadre, dans laquelle elle décrit l'état du président Bouteflika, en l'invitant à "mettre un terme à ses apparitions à la télé". Dans cette vidéo, relayée par les réseaux sociaux, Layla Haddad dénonce "ceux qui se sont arrogés le droit de disposer du Président comme d'un objet". Dans sa réaction, qui dissimule difficilement la colère, l'ambassade d'Algérie à Bruxelles dénonce le "détournement inacceptable de symboles de l'Union européenne (UE) et du siège du Parlement européen pour attenter à l'honneur et à la dignité des institutions algériennes". L'ambassade n'hésite pas à charger la journaliste, dont la sortie est qualifiée de "mise en scène misérable", l'accusant "d'agent invétéré de la subversion et de la sédition". D'ailleurs, même l'ambassadeur de l'UE à Alger, John O'Rourk, n'a pas échappé à la colère d'Alger puisqu'il a été convoqué hier par le SG du MAE pour lui exprimer son "indignation" et sa "réprobation" suite à cette vidéo réalisée dans des installations officielles du Parlement européen, "utilisant ainsi et détournant abusivement des symboles de l'UE pour porter gravement atteinte à l'honneur et à la dignité des institutions de la République algérienne", selon un communiqué officiel. Réaction de Layla Haddad sur son compte facebook : "Que l'ambassadeur algérien à Bruxelles sache que la liberté de la presse est une ligne rouge ! Je remercie vivement les milliers de messages de soutien des citoyennes et citoyens. Mes vifs remerciements vont à toutes les femmes et les hommes libres. Ma vidéo est un cri du cœur pour que l'on cesse de torturer M. Bouteflika. Je souhaite de tout cœur qu'il aille se reposer loin des caméras comme l'a fait Jacques Chirac notamment." Mais cette attitude de la diplomatie n'est qu'une autre séquence d'une série de réactions enregistrées ces derniers temps. Il y a quelques jours, c'était à la commission des droits de l'Homme de l'ONU d'être épinglée par Alger après les critiques formulées sur la gestion du dossier des migrants subsahariens. Une journée plus tôt, ce sont les ONG qui en ont pris pour leur grade. Epidermiques, ces réactions interviennent alors que certaines voix, traquées sur les réseaux sociaux, sont réduites au silence. C'est le cas notamment du blogueur Marzoug Touati, condamné à dix ans de prison ferme pour "intelligence avec une puissance" étrangère. Ou encore du journaliste Saïd Boudour, même s'il faut sans doute attendre la connaissance du dossier pour comprendre les raisons de son arrestation. Même si le gouvernement peut légitimement justifier ses réactions, il est pour le moins difficile de ne pas y déceler des signes de nervosité. Sinon, comment expliquer cette réaction si prompte à une vidéo d'une journaliste qui travaillait jusque, il y a peu, pour une télé-maison ? Ce n'est pas tant le cadre qui incommode, à vrai dire, même s'il peut prêter à confusion, mais l'évocation de l'état de santé du Président et son entourage. En multipliant ces réactions, le gouvernement ne fait que renvoyer une image contrastant singulièrement avec les discours qu'il tente de distiller : ceux d'un pays apaisé, où les institutions fonctionnent normalement, où les libertés sont garanties, y compris la liberté... d'expression, et où la justice est indépendante. Reste, enfin, à savoir si ce désarroi est lié simplement à la conjoncture, marquée par la confusion au sommet de l'Etat et par l'absence de lisibilité politique, ou s'il incarne une démarche visant à étouffer tous les empêcheurs de "penser en rond". Karim Kebir