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El Manchar, la résistance par le rire !
PORTRAITS ET TEMOIGNAGES
Publié dans Liberté le 04 - 04 - 2019

Pharmacien spécialiste en hydro-bromatologie, Nazim Baya, 35 ans, est le fondateur du site d'information parodique El Manchar, qu'il a créé en 2013, pour "rire de ceux qui nous empoisonnent la vie". Depuis le début des manifestations anti-système et anti-5e mandat, El Manchar fait sensation, faisant du rire une arme redoutable pour souder les troupes et attaquer l'ennemi. Rencontre.
La parodie et le rire se répandent sur la Toile comme dans la rue. Depuis le 22 février dernier, jamais les Algériens n'auront autant usé d'humour face au chaos politique dans lequel est plongé le pays. La dérision est sans conteste devenu un élément fondamental de cette contestation qui grogne et bouscule tous les plans politiques… slogans narquois, pancartes ironiques et vannes se multiplient pour permettre ce recul salvateur que les Algériens ont besoin de prendre pour ne pas souffrir d'une vie politique qui, au fond, n'a rien de drôle. Ils sont nombreux à user d'un talent surprenant pour tourner le pouvoir en dérision. "Ça permet de dédramatiser la situation et de rappeler le caractère pacifique de la contestation", explique Nazim Baya, 35 ans, l'un de ceux-là. Depuis quelques semaines, il a presque mis de côté son job de pharmacien spécialiste en hydro-bromatologie pour se consacrer pleinement aux manifestations anti-système et anti-5e mandat. Actuellement, sa priorité est de porter la voix du peuple par la voie de l'humour et de la dérision. "Je pense que l'humour peut avoir un rôle plus important. Il permet de déchoir le ‘roi' symboliquement, de le faire descendre de son piédestal pour en faire un sujet à moquerie", ajoute-t-il. Nazim Baya reste humble et mesuré. Il refuse de se prendre au sérieux. Pourtant, ses vannes font le buzz depuis des années sur la Toile. Il s'est habitué à tourner en dérision les situations les plus dramatiques qui font l'actualité. Fondateur du site d'information parodique El Manchar, créé en 2013 pour "rire de ceux qui nous empoisonnent la vie", Nazim enchaîne les publications satiriques suivies par plus de 400 000 personnes sur Facebook. Pour le jeune homme, comme pour des milliers d'Algériens qui raillent et tournent en dérision le bras de fer qui oppose la rue au pouvoir, la résistance se fait par le rire. "Bouteflika salue l'application de l'article 102 contre Saïd". Aussitôt postée, cette dépêche parodique, publiée sur le site du journal satirique, a très vite atteint les 4 000 réactions et près de 1000 partages sur Facebook. Pour être aussi réactif sur le web, Nazim emploie ses talents autodidactes de développeur web. Le jeune homme à l'allure timide. On ne lui soupçonne pas cet humour corrosif qui le fait connaître sur la Toile. Posé et discret, il semble être l'antithèse de cette ironie mordante qu'il jette allègrement sur le web depuis plus de 8 ans. Il se souvient des premières pages qu'il a créées en 2010, dont "El Festi". "J'ai beaucoup tâtonné avant de lancer El Manchar, il m'a fallu affiner mes vannes." Pour développer et entretenir cet humour engagé, Nazim a dû y consacrer beaucoup de temps ces dernières années. "Le fait de m'ennuyer dans mon travail m'a aidé", déclare-t-il. Pharmacien "par dépit", le jeune homme avoue ne pas s'épanouir dans son job au sein du Laboratoire national de contrôle des produits pharmaceutiques, LNCPP, qui a pour mission le contrôle de la qualité des médicaments. Il y travaille depuis 2011 pour gagner sa vie. "J'ai fait des études de pharmacie parce que j'ai eu un bac avec mention et que c'était plus sûr de jouer la carte de la sécurité mais j'aurais préféré être journaliste ou écrivain." À travers El Manchar, Nazim Baya réalise en partie ces deux ambitions auxquelles il pense avoir renoncé. Il écrit quasi-quotidiennement et détourne avec poigne et dérision l'actualité du pays.
Lutte contre la morosité
"J'ai offert une rose à ma femme et depuis je vis dans la hantise de voir notre couple plonger dans une guerre civile comme en Syrie." Cette blague fait référence aux déclarations d'Ahmed Ouyahia — datant du 28 février dernier —, alors qu'il était encore chef de gouvernement.
Pour discréditer le caractère pacifique des manifestations anti-système et anti-5e mandat, il brandissait, alors, la menace du scénario syrien : "En Syrie, les manifestations ont commencé par des fleurs et se sont finis en sang", avertissait-il. La vanne signée El Manchar a vite fait le tour de la Toile pour lui répondre. Depuis, les menaces d'un scénario à la syrienne semble bien loin, et la démission de Bouteflika n'a pas pour autant diminué les velléités sarcastiques. Chaque jour, Nazim Baya, continue de redoubler de créativité. Il broadcaste des images du Président et de la classe politique au pouvoir. Il invente des blagues et réalise des montages vidéo et audio pour rire et faire rire en ces moments de grandes tensions.
Il parodie l'actualité avec des annonces aussi burlesques que détonantes : "Scoop : l'enregistrement audio qui a fuité est en effet une discussion entre Sellal, Haddad… et le président Bouteflika. Si vous prêtez bien l'oreille, les moments de silence, c'est lui." Cette autre blague signée El Manchar a également fait le tour de la Toile avant même l'arrestation de l'ancien président du FCE.
Pour son rédacteur, le mot d'ordre est simple : "Il faut rire pour ne pas sombrer dans le désespoir." Il s'agit aussi de participer à la mobilisation citoyenne qui investit la rue depuis le 22 février 2019. "J'éprouve une satisfaction extraordinaire quand je fais une vanne réussie tout comme je me sens complètement déprimé quand je n'en trouve pas", confie Nazim Baya. En ce moment, le jeune homme est comme survolté. "Des moments comme ça dans l'histoire de l'Algérie on n'en compte pas beaucoup, donc il faut en profiter." Habitant Boumerdès, Nazim n'a raté aucune marche dans sa wilaya, où il assure des live à chaque fois. Pour lui, l'avenir de l'Algérie se joue maintenant. Et pas question que cela s'opère dans la morosité.
Harga collective
Les messages de désespoir et d'indignation pleuvent sur la Toile, en ce 10 février 2019. Abdelaziz Bouteflika, président malade, invisible et omnipotent annonce par une lettre lue en son nom sa candidature pour un 5e mandat. Une annonce qui coupe l'herbe sous les pieds de tous ceux qui comme Nazim aspirent au changement. "J'étais effondré", se rappelle-t-il. À peine a-t-il pris le temps d'accuser le coup, qu'il s'est rué sur son ordinateur pour tourner la situation en dérision, comme pour mieux la supporter, encore une fois. Sur la page Facebook d'El Manchar, il lance un événement annonçant une "Harga collective" au départ de Raïs Hamidou.
Les likes, les partages et les commentaires déferlent. L'événement suscite plus de 100 000 réactions sur le réseau social. Tout le monde en rit et ça console. "Suite à l'annonce du président Bouteflika (ou de ce qui en reste) de sa volonté de se présenter pour un 5e mandat, nous préférons quitter l'Algérie. Comme plus aucun pays ne nous accorde le visa, nous allons le faire clandestinement par les mers. Soyez nombreux !!"
Nazim Baya s'est étonné du buzz que l'événement a créé. Pour lui, l'effondrement était tel qu'il valait mieux en rire qu'en pleurer. L'humour est comme un ultime recourt pour ce jeune homme qui n'a jamais envisagé et n'envisage pas une seconde de quitter l'Algérie pour s'établir dans un autre pays. Et encore moins maintenant.
Depuis l'annonce de la démission de Bouteflika, Nazim est d'autant plus motivé à poursuivre sa résistance, autant par le rire que dans la rue. "Plus déterminé que jamais, c'est réellement maintenant que le combat commence. Vendredi, je sortirai marcher. La transition démocratique ne peut pas être faite par des gens en qui nous n'avons plus confiance." Si dans la vraie vie, le jeune homme est plutôt sobre et sérieux dans ses réponses.
Sur El Manchar, il devient vite cocasse et narquois : "Ali Haddad condamné à 5 ans de lecture obligatoire." Cette vanne fait suite à l'arrestation de l'homme d'affaires connu pour être proche du clan présidentiel.
Elle participe, comme tant d'autres publications à soutenir la mobilisation en employant l'ironie et la dérision pour gagner en poigne… Nazim Baya pousse la dérision jusqu'à s'inquiéter même du sort d'El Manchar après la chute du régime. Dans une dépêche publiée au mois de mars, suite à l'annonce du retrait de la candidature de Bouteflika pour un 5e mandat : le site satirique annonce apporter son soutien à Bouteflika pour un 5e mandat : "Si Boutef et toute sa clique partent, El Manchar fera des vannes sur qui ?", s'inquiétait-il.

F. B.


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