Les rues d'Alger ont vibré sous les cris de centaines de milliers de manifestants : "Partez tous", "Les partis qui dialogueront ne nous représentent pas", "Silmiya jusqu'à la liberté et advienne que pourra". Vendredi, épisode 16 de la révolution populaire. La grande marche hebdomadaire a démarré plus tôt que les semaines précédentes. Vers 11h, des milliers de manifestants occupent déjà les alentours de la place de la Grande-Poste, quadrillée par d'innombrables rangées de casques bleus. Des slogans hostiles au chef de l'Etat par intérim, Abdelkader Bensalah, et au général de corps d'armée, Ahmed Gaïd Salah, sont scandés sous les youyous des femmes. À chaque passage devant les policiers en position, ils les taclent sans agressivité : "Etat démocratique et non policier" ; "Vous protégez la bande". Les Algérois reprochent aux agents de la Sûreté nationale les interpellations systématiques des premiers marcheurs, le blocage des entrées de la capitale par l'autoroute Est-Ouest et l'interdiction des accès à la place de la Grande-Poste et au Tunnel des facultés. Hier, la rue Didouche-Mourad était barrée, également, par un fourgon de la police aux abords de la rue Meissonier, probablement pour rendre plus difficile la progression des citoyens sur cet axe. Avant la déferlante de l'après-prière du vendredi, des conciliabules ont lieu çà et là. Des citoyens commentaient le discours de Bensalah ; d'autres proposaient de passer à des formes de contestation plus radicales, dont des grèves générales et la désobéissance civile. Certains suggèrent d'entretenir la pression de la rue à un haut niveau de mobilisation. "Main dans la main, nous nous débarrasserons de la bande", lance-t-on par intermittence. Le slogan sera repris en force par les marcheurs. Vers 13h30, une vingtaine de féministes forment un carré, à côté de l'entrée principale de la Fac centrale. Elles reprennent des mots d'ordre et des chants traditionnels de l'insurrection populaire, sans y greffer des revendications spécifiques aux droits des femmes. Au fur et à mesure que les minutes s'égrènent, la foule devient de plus en plus compacte. Comme d'habitude, l'événement acquiert une dimension spectaculaire à la sortie des mosquées, après la fin de la prière du vendredi. Les manifestants convergent, de toutes parts, vers la GrandePoste. À 14h30, l'endroit ne pouvait plus contenir plus de personnes. La foule a alors occupé les rues et ruelles adjacentes ou parallèles, sur plusieurs kilomètres (Didouche-Mourad jusqu'au Sacré-Cœur, avenue Pasteur, Asselah-Hocine, Zighoud-Youcef, Hassiba-Ben Bouali, place du 1er-Mai…). Elle a souvent crié à l'unisson : "Ce peuple ne veut plus du pouvoir des généraux" ; "Silmiya jusqu'à la liberté et advienne que pourra" et les incontournables "Yatnahaw gaâ" et "Irhalou" (partez tous). C'est là la réponse du peuple à Abdelkader Bensalah qui, la veille, avait confirmé, dans un discours à la nation, son intention de rester dans ses fonctions de chef de l'Etat par intérim, jusqu'à l'élection d'un nouveau président de la République. À son offre de dialogue sur les mécanismes du scrutin présidentiel, la rue a opposé, aussi, un niet catégorique. "Pas de dialogue avec les corrompus et les fraudeurs", ont asséné les insurgés contre le régime. Anticipant sur la démarche de certaines formations politiques enclines à donner du crédit à la démarche des pouvoirs publics, ils ont clamé clairement : "Les partis politiques qui dialogueront ne nous représentent pas." Comme chaque vendredi, quelques citoyens, barbus et en qamis, ont tenté de s'imposer à proximité de la place Audin, par des "Allah Akbar, Algérie libre et islamique". Leurs voix sont aussitôt étouffées par des chœurs entonnant "Djazaïr hourra démocratia" (Algérie libre et démocratique). De petites altercations éclatent entre manifestants des deux camps, rapidement calmées par les cris de "Les Algériens khawa khawa". De guerre lasse, le groupe des islamistes a fini par réintégrer la masse, sans chercher à se distinguer davantage. La marche a duré presque six heures, de manière intense. Vers 18h, les policiers ont dispersé les derniers carrés des manifestants, sans heurts.