Tout a commencé le 19 janvier dernier à l'Assemblée nationale populaire lors d'une séance de réponses aux questions des députés. Khalida Toumi, ministre de la Culture, est interpellée par Adda Felahi, député El-Islah, de Relizane. Le contenu de sa question porte sur le pillage du patrimoine du parc du Tassili, plus exactement sur l'implication d'anthropologues et d'archéologues, l'ancienne direction de l'Office (Opnt) ainsi que Frobenius, l'institut allemand de recherche en histoire et en ethnologie, dans le transfert illégal de pièces archéologiques à Francfort, au siège de l'institut. La représentante du gouvernement confirme. Mais, au-delà, elle surprend son auditoire en affirmant que 23 sacs d'ossements envoyés dans les laboratoires de Frobenius, en vue de leur datation, n'ont jamais été rendus à l'Algérie. Les échantillons préhistoriques sont des débris de squelettes de bœuf, disséminés dans le cimetière de Mankhor, à plus de 200 kilomètres de la ville de Djanet. La nécropole de grande importance ethnologique représente des inhumations rituelles de bovins, toutes privées des chevilles osseuses qui supportent les cornes. Cette disposition particulière distingue des cimetières similaires au Mali qui remontent à la préhistoire. D'où l'intérêt suscité auprès des chercheurs. Le site est découvert en 1994 au cours d'une opération d'inventaire de l'Opnt. Dans une mise au point rendue publique le 24 janvier, les mis en cause dans l'affaire Frobenius rappellent les circonstances dans lesquelles les fouilles ont été menées. La lettre adressée aux médias est signée par le patron de l'Opnt de l'époque, par l'ex-directeur du Centre national de recherche en préhistoire, en anthropologie et en histoire (CNRPAH) et le chef du projet Mankhor. Dans leur courrier, ils rappellent qu'un programme de sauvetage du site avait été initié avec le concours d'équipes de l'institut Frobenius et du CNRPAH, l'aide matérielle du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique et de la délégation algérienne auprès de l'Unesco et, enfin, sur autorisation du ministre de la Culture (qui était alors Slimane Chikh) et de son directeur du patrimoine. Rejetant les accusations les ciblant, ils assurent que “le matériel récolté à Mankhor, qui est constitué dans sa totalité de restes osseux, a été déposé au CNRPAH, où il a été étudié. Il est à ce jour dans les locaux du CNRPAH”. “Les échantillons sortis sont des débris osseux et non pas des œuvres d'art comme rapporté, et correspondent aux 11 dates obtenues (datations au collagène) au laboratoire de Jussieu Paris, à raison de 200 grammes par échantillon”, précisent les signataires. Selon eux, l'inexistence de ce genre d'examens intra-muros est la seule raison ayant motivé l'envoi des spécimens à l'étranger. Aussi, assimilent-ils les 23 caisses évoquées par la ministre à “une pure affabulation” et le chiffre inventé délibérément par certains “conseillers” afin de “se faire valoir et de nuire à (leur) réputation”. Qui sont les fomenteurs de ce scandale ? Les mis en cause ne les citent pas nommément. Ils se contentent simplement de relever que la première responsable du département de la Culture “a été induite en erreur par des individus” voulant “masquer leur incompétence”. Avant même que l'affaire soit portée au Parlement, l'actuel patron de l'Office, Hocine Ambes (intérimaire depuis 1998), avait saisi sa tutelle, dans un rapport, digne d'un véritable réquisitoire. Il cite nommément ses cibles dont Sid Ahmed Kerzabi, son prédécesseur à la tête de l'Opnt, Nadjib Ferhat, chef de mission de recherche sur le site de Mankhor, et Ginette Aumassip, ethnologue et membre de la mission. Avec détails, il relate l'implication de chacun dans la dilapidation de la nécropole. Le rapport trouve écho dans la presse où il est publié. Qualifiés de chercheurs-pillards, Kerzabi et ses compagnons d'infortune sont livrés aux gémonies. Leur réaction est un mélange d'hébétement et de révolte. Eux qui sont réunis au sein d'une association des Amis du Tassili ne comprennent pas qu'on puisse les accuser de profaner ce territoire pour lequel ils se passionnent. Si les accusations sont vraies, pourquoi ne les a-t-on pas confondus ? Il est étonnant en effet qu'aucune suite judiciaire ne soit donnée à cette sombre affaire. Sa seule évocation maintenant est un motif d'embarras. “L'enquête est en cours”, se contente de dire M. Betrouni, directeur du patrimoine au département de la Culture. En l'absence de Hocine Ambes, en déplacement, Marmouri Hassen, chef du service intérimaire, refuse de s'exprimer sur l'affaire. Il confirme néanmoins que les fouilles ont été suspendues dans le cimetière de Mankhor. En fait, aucun projet de recherche n'est mené actuellement dans le parc en raison de l'inexistence de conventions avec des centres et des instituts. Avec ses 115 employés, l'Office survit. “Le personnel n'a pas été payé pendant plusieurs mois”, assure-t-on. Sous la direction de Sid Ahmed Kerzabi, un centre de recherche et des logements devant abriter les équipes d'archéologues confirmés et des étudiants avaient été construits. Mais en l'absence de mission, les studios ont été transformés par la daïra en résidence d'hôte. Le site de Mankhor lui-même est tombé en désuétude. Une clôture en pierre dressée auparavant pour le préserver n'a pas résisté aux assauts des 4x4. Aux yeux des accusés de l'affaire Frobenius, cette série de points noirs et l'inertie qui en est la cause est la principale motivation ayant conduit l'actuel directeur à s'attaquer à eux, juste dans l'envie de faire diversion. “C'est de la jalousie et des règlements de compte”, relèvent-ils unanimes. Clamant leur innocence, ils demandent à la tutelle d'ouvrir une véritable enquête. “Tout le matériel prélevé à Mankhor est en Algérie. Quant aux échantillons envoyés en France pour leur datation, les gens doivent savoir qu'ils sont irrécupérables”, souligne l'un d'eux. Mme Aumassip se demande avec crédulité comment la Douane nationale peut laisser passer 23 caisses d'ossements sans réagir. Le dernier couac jetant la suspicion sur la véracité des accusations de la direction de l'Opnt concerne l'identité du député par qui le scandale est arrivé. “Il est un proche d'Ambes. Et c'est lui qui lui a suggéré sa question. Sinon, comment expliquer que les députés de la région se soient tus. Alors que lui, élu de Relizane, bizarrement, s'est exprimé”, note-t-on çà et là. S. L.