Les médecins résidents ne lâchent pas prise. Ils restent toujours mobilisés autour de leurs revendications, avec cette certitude que leur combat est mené pour la bonne cause. Tout en ayant à l'esprit que leurs sacrifices ne seront pas vains tant qu'ils sont légitimes, ils savent par ailleurs que la grève cause d'énormes soucis aux citoyens. Les problèmes de santé étant ce qu'ils sont dans notre pays, ils sont conscients que leur mouvement de contestation complique encore davantage la relation qu'ils ont avec leurs patients, et que, par conséquent, c'est à ces derniers qu'ils demandent de l'indulgence, car ils n'ont pas d'autre choix pour faire aboutir leurs exigences. Si le conflit perdure depuis déjà des mois, c'est que la motivation des résidents est loin d'être insensée. Quel est, en effet, l'intérêt de nos médecins à déserter les centres de soins et à occuper la rue pour crier leur colère si à la base il n'y avait pas une situation professionnelle catastrophique qui met à mal le corps médical et dont les effets sont ressentis durement par les malades. Sans vouloir trop noircir le tableau des conditions de travail en vigueur dans nos hôpitaux et nos centres de santé, qui restent bien en deçà des normes admises, il y a des limites pour assurer une politique médicale viable, qui ont été largement dépassées. Cela tout le monde le sait. C'est donc pour redonner de la dignité à cette profession et des moyens plus conséquents pour son exercice que les blouses blanches se sont résolues à exprimer leur ras-le-bol, en engageant une véritable épreuve de force avec les pouvoirs publics et notamment la tutelle. Ont-elles été entendues ? Si le citoyen, même en râlant – et on le comprend – se montre plus ou moins solidaire avec une telle détermination, et pense que la mobilisation populaire pacifique reste la meilleure voie pour se faire… entendre, il en est autrement du côté des autorités, qui considèrent la contestation d'abord comme un acte de subversion qu'il faut réprimer, pour lui éviter de prendre des proportions incontrôlables. Au lieu de se mettre à l'écoute d'une corporation ayant une place précieuse dans la société, qui gronde et qui revendique un système de santé publique plus performant, le pouvoir politique monte sur ses grands chevaux pour imposer, sans la moindre concession sur le fond, son orientation, son point de vue, sa loi. Il veut, selon toute vraisemblance, un règlement qui lui convienne, à sens unique. En fait, s'il s'efforce de s'asseoir à la table de négociations, c'est avec l'idée de rester maître du jeu qu'il le fait. La notion de dialogue ouvert pour trouver les solutions les plus consensuelles aux problèmes posés perd ici toute sa notion, à partir du moment où on assiste à une démarche officielle qui se dilue entre le louvoiement et la manière forte et brutale pour décourager les plus audacieux à aller plus loin. Du mépris et de l'intimidation pour gérer un conflit qui exprime un énorme malaise médical et en même temps social, voilà comment le gouvernement a espéré s'en sortir, tout en incombant la responsabilité du «désordre» causé aux CHU aux seuls résidents. Si la confrontation s'enlise, si elle tombe dans le pourrissement, c'est la faute aux grévistes. Bien sûr qu'il ne faut surtout pas oublier que la matraque a été présente et bien active pour faire taire les voix contestataires, mais cette pratique de la violence dite «sécuritaire» pour contenir les débordements est tellement entrée dans nos mœurs administratives concernant la gestion des foules qu'elle paraît aujourd'hui tout à fait naturelle aux yeux de nos dirigeants, même si elle renforce à l'extérieur l'image d'une dictature qui ne porte pas son nom qu'on attribue à notre pays. On a encore en mémoire les séquences sanglantes des toutes premières échauffourées entre manifestants et forces de police à l'entrée de l'hôpital Mustapha, au cours desquelles de nombreux médecins ont été gravement blessés. Ces images ont fait le tour des télés internationales, sans qu'elles aient eu le moindre impact sur la conscience du gouvernement. C'est dire que ce dernier assume pleinement son autoritarisme d'Etat qu'il veut à tout prix dissoudre dans un canevas républicain, où le principe du débat contradictoire et de la remise en cause demeure des sujets tabous. En comptant cependant un peu trop sur sa politique clientéliste avec laquelle il a réussi à rallier des pans entiers d'opposants de différents horizons, le pouvoir a oublié que la société civile, malgré les méthodes anesthésiantes qu'on lui fait subir pour la ligoter ou la réduire au silence, dispose encore de solides ressorts pour produire des contestataires quand le mécontentement social atteint un niveau insupportable. Si la contestation sociale est devenue un étalage assez régulier dans notre pays, un phénomène récurrent, qui se manifeste par des grèves cycliques, des marches populaires à l'intérieur du pays, ou des barrages de route pour s'élever contre l'injustice, mais qui ne semble plus donner de gros soucis aux instances dirigeantes car sitôt engagé sitôt essoufflé sans résultat, on peut dire qu'avec le mouvement des médecins résidents, auquel on peut associer celui des enseignants, c'est une forme de mobilisation plus ancrée dans le vécu social qui est en train de se développer et dont le pouvoir a tout intérêt à se méfier. C'est une lame de fond qui s'est installée dans la douleur et le sacrifice, et qui semble se singulariser avec une certaine maturation politique face aux enjeux démocratiques que le mouvement de grève a mis au jour. D'aucuns estiment, en effet, que la révolte des blouses blanches dépasse aujourd'hui le cadre corporatiste pour entrer de plain-pied dans la lutte militante contre un système anti-démocratique qui veut régenter la société à sa façon. Cette mobilisation, qui n'est apparemment pas près de s'essouffler, pose au grand jour les jalons d'une contestation sociale véritablement populaire, qui veut être désormais un interlocuteur fiable dans le débat public. C'est un mouvement qui sort de la société civile, mais qui inscrit en même temps son action dans un combat démocratique plus large, comme le font, sur le plan politique, les partis d'opposition. S'il est à regretter que le soutien de l'opposition démocratique soit encore très timide envers la grogne des résidents, il reste que ces derniers ont réussi déjà à défrayer la chronique par leur volonté de ne pas céder aux tentatives de division et leur obstination à défendre la justesse de leur cause.