Un été exceptionnel, il continue à faire extrêmement chaud sur la région de Médéa. Le thermomètre s'affole, atteignant des pics de 45 °C à l'ombre, voire plus. Cette vague de chaleur inattendue et inhabituelle a rendu la vie très difficile aux habitants, qui n'ont pas d'autre choix que de se terrer chez eux à l'abri de cet impétueux soleil. Rares sont les gens qui osent, pendant les premières heures de l'après-midi, braver cette chaleur torride, ajoutée à celle des feux de forêt provenant de la zone montagneuse environnante de l'Atlas tellien. «C'est une véritable fournaise suffocante», se plaint ce chauffeur de taxi, qui est obligé d'être là en dehors de chez lui pour gagner tout de même sa croûte quelle que soit la situation climatique. Comme on le dit souvent, un malheur ne vient jamais seul, une pénurie criante d'eau est venue encore s'ajouter, aggravant et compliquant davantage le quotidien des ménages. Des enfants sacrifiant leurs vacances sont chargés de faire la pénible corvée à longueur de journée en vue de remplir des seaux d'eau à partir des fontaines publiques pour le besoin familial. Heureusement que l'alimentation en électricité n'a pas fait autant de dégâts désagréables. L'écrasante canicule a aussi paralysé la vivacité des actions commerciales et a plongé la cité dans une inertie et un marasme durant la journée. La vie ne reprend son cours normal qu'à partir de 18 heures, mais la ville millénaire est encore loin d'offrir à ses résidents, ou à ses visiteurs, la moindre commodité d'un espace attractif et convivial pour se prélasser un moment à la fraîcheur de la nuit. Essentiellement, la frange de la population qui souffre le plus de ce manque criant d'endroits tranquilles et appropriés, est bien celle des familles qui sont cloîtrées chez elles et confinées dans de coutumiers travaux domestiques interminables, ne trouvant en contrepartie rien pour s'évader un petit moment de ce routinier décor épuisable et morose pour une bouffée d'air pur en pleine nature. Des potentialités non exploitées Pourtant, Médéa ne manque pas d'endroits idéals merveilleux, pour ne citer que la forêt attractive du quartier de Tibhirine et sa fontaine d'eau d'une qualité hautement agréable, un panorama forestier extraordinaire se situant sur les hauteurs de la ville à quelques encablures, mais malheureusement inexploitée. La capitale du Titteri étant encore dépourvue de tels espaces attrayants, des infrastructures touristiques qui n'ont aucune trace dans cette ville ancestrale à l'exception d'un petit hôtel-restaurant d'une capacité de 45 lits datant des années 70 largement dépassé par son temps. Même les beaux vergers verdoyants d'arbres fruitiers qui s'invitaient jusqu'au centre-ville ont été dévastés par un hideux béton anarchique. Cependant, c'est l'ennui et la monotonie qui meublent le quotidien infernal de cette ville livrée à ses terribles embouteillages, le squat des espaces publics, le manque d'hygiène et de salubrité ainsi que des pénuries sévères d'eau potable. Un simple tour dans les principales artères et la fameuse place du 1er Novembre du centre-ville permet de se rendre à cette triste évidence, qui fait qu'aujourd'hui Médéa n'est plus ce qu'elle était autrefois, charmante, accueillante, sympathique et propre, mais un gros village anarchique et sale, débordant de monde, outre ses propres habitants, mais de milliers d'âmes se déplaçant journellement des localités rurales avoisinantes, fuyant la précarité et la pauvreté de la campagne pour l'encombrer davantage. Même on dirait que ses saints marabouts, dont les plus connus, Sidi El Berkani, Sidi Sahraoui et Chiekh Lahmar lui ont tourné le dos. Ceci dit, cette situation embarrassante n'est que le reflet d'une cité qui n'avance pas pour certains, mais qui recule pour d'autres, bien évidemment. La ville est pourtant millénaire… Il est scandaleux et inadmissible de voir à quel niveau de dégradation est reléguée aujourd'hui cette millénaire ville historique et légendaire, qui a été marquée durant des siècles par l'empreinte de riches épisodes, partant de l'époque de la préhistoire à la période romaine, la conquête musulmane et la succession de différentes dynasties sur son territoire, jusqu'à l'époque ottomane et l'invasion française. Le visiteur qui débarque pour la première fois à Médéa ne peut être que stupéfait et indigné devant la situation de marginalisation qu'a connue au fil des ans la cité antique, terreau du savoir et de la culture. Les Zirides l'ont restaurée il y a plus de mille ans, la Régence d'Alger en a fait la capitale du plus grand Beylik d'Algérie, le Beylik du Titteri. L'Emir Abdelkader, en grand stratège, en a fait un centre de gouvernement pendant quelque temps. De là, il planifiait ses batailles contre l'armée de l'envahisseur français. Elle a été durant la Guerre de Libération, le fief de la glorieuse Wilaya IV historique. De même qu'elle a enfanté le premier docteur en lettres au monde arabe en la personne de l'illustre Mohamed Bencheneb, en donnant également naissance à l'un des plus grands maîtres de la chanson populaire «chaâbi» modernisée que fut Mahboub Safar Bati, et ce, sans oublier Mahboub Stambouli, avec ses 5000 poésies écrites pour plusieurs chanteurs et ses nombreuses œuvres théâtrales. Côté religieux, deux grandes figures ont laissé à nos jours leurs empreintes dans le domaine mystique, il s'agit de l'érudit Imam Fodhil Skender et du mufti Mostepha Fekhar, dont les manuscrits demeurent une référence du savoir divin dans différents pays musulmans. A présent, se demande-t-on, que reste-t-il de tout ce beau monde et de ces souvenirs impérissables qui ont marqué autrefois le parcours studieux et judicieux de la métropole du Titteri ? pas grand-chose ! A l'exception de la maison de l'Emir Abdelkader, restaurée, et qui fait office de musée des arts populaires du Titteri, mais peu fréquentable par la pagaille qui l'entoure. La vieille médina qui a joué un rôle de premier plan dans le passé a perdu beaucoup de ses repères d'antan, ses vestiges donnent l'impression qu'ils ont été bombardés à partir du ciel et d'autres ont été carrément engloutis sous les sédiments du temps et de l'oubli. Dans ce même sillage, les trois salles de spectacles (Mondial, Rex et Guamrazed), qui avaient fait longtemps le bonheur et la joie de plusieurs générations de cinéphiles et d'amoureux du 7e art, sont malheureusement tombées en ruine sous l'inaction complice des pouvoirs publics. Aussi, les maisonnettes traditionnelles, qui s'appuyaient l'une sur l'autre, formant la Casbah de Médéa, dont la reconstruction remonte à l'an 960 par Bologhine Ibnou Ziri sur ordre de son père Ziri Ibn Menad au même moment que Mazghana (Alger) et Méliana, ne cessent de disparaître du décor…La plupart de ce vieux bâti, sous un confus héritage légué par les aïeux dans l'indivision difficile à défaire, a été racheté et rasé par de riches ruraux, édifiant à sa place de grossières constructions en forme de cubes et à étages, déformant ainsi l'aspect authentique de l'architecture mauresque de l'époque.
Deux anciennes mosquées défigurées Les deux mosquées historiques, Hanafi et Maliki, datant de l'époque ottomane, ont été charcutées et défigurées par une opération de réaménagement hâtive et irréfléchie, touchant même à l'âme de ces deux plus anciens édifices de culte. Dans ce beau paysage d'autrefois, on relève dans ce quartier encore trois vieux commerces qui continuent à résister contre une rude concurrence des nouveaux quartiers, il s'agit du magasin de dégraissage manuel de vêtements, tenu de père en fils par la famille dite «Benyounes», et en face, le défunt marchand de beignets dit «Bechlaydh», qui avait passé impeccablement la recette à ses fils et ses petits- enfants et dont le produit est encore prisé. Un peu plus loin, une très ancienne forge de la famille Hamouli, qui continue contre vents et marées à tourner, fabriquant et réparant le petit outillage très précieux et indispensable pour l'agriculture traditionnelle, tout en rendant de grands services aux jardiniers des faubourgs limitrophes. Par ailleurs, si sous d'autres cieux la saison estivale est synonyme d'animation culturelle, musicale et sportive, par contre à Médéa, une seule maison de la culture ne peut faire le printemps pour une toute population juvénile d'une cité de 200 000 âmes environ. Cependant, elle croule sous le poids de ses multiples maux, n'offrant qu'un sentiment d'abattement à ses habitants, en particulier sa jeunesse, qui est constamment livrée à elle-même et aux effets néfastes du désœuvrement, de l'ennui et de l'oisiveté.