Cela fait deux ans, en ce milieu de l'année 1996, que Maria Licona, la mère d'Elmer, a quitté leur petite maison de Las Tajeras, à deux cents kilomètres de Tegucigalpa, la capitale du Honduras. Il faut dire que ce n'était pas une vie ! Veuve, avec cinq enfants à charge, Maria ne pouvait plus continuer à habiter leur maison en terre battue. Alors, comme elle avait un frère émigré à Los Angeles, elle est allée le rejoindre. Pas question de s'y rendre officiellement, bien entendu : elle a franchi la frontière clandestinement avec un passeur. Et elle a eu beaucoup de chance, elle a fait partie du tout petit nombre de ceux qui n'ont pas été pris. Arrivée dans la grande ville californienne, Maria Licona a trouvé, toujours par l'intermédiaire de son frère, un emploi au noir de bonne à tout faire et un logement. La paye n'était pas bien lourde, mais sans commune mesure avec la misère du Honduras et, depuis deux ans, elle a réussi à envoyer chaque mois quelques dollars à ses enfants. Tout cela, Elmer Licona et ses quatre sœurs aînées, âgées de treize à dix-huit ans, le savent. Si les sœurs admettent la situation, lui, Elmer, a bien du mal. Il faut le comprendre : il n'a que dix ans. A part cela, c'est un débrouillard, Elmer, et il contribue presque autant que sa mère à faire vivre le foyer. Dès que l'école est finie, il file dans la rue et il gagne des lempiras en cirant les chaussures ou en vendant des allumettes à la sauvette. Il est même tellement débrouillard que son instituteur lui a trouvé un surnom : «Petit Coyote». Mais voilà, Petit Coyote est sentimental, incorrigiblement sentimental. Il ne cesse de se plaindre auprès de ses sœurs : — Pourquoi est-ce que maman ne nous écrit jamais ? — Elle n'écrit pas, mais elle pense à nous. Elle nous envoie de l'argent. — Ce n'est pas des dollars que je veux, c'est une lettre. — Ce n'est pas possible. Ce serait dangereux. Elle pourrait se faire prendre. — Et, moi, je peux lui écrire ? Lui envoyer un dessin ? — Non. Ce serait trop dangereux aussi. Il n'y a rien à faire, Elmer ne comprend pas ces histoires de grands. Il ne comprend qu'une chose : sa maman ne se manifestera pas auprès de lui. Alors, avec l'impulsivité des enfants, il décide d'aller la rejoindre là où elle vit, à Los Angeles, aux Etats-Unis. Elmer a quelques notions de géographie. Entre les Etats-Unis et le Honduras, il y a deux autres pays qu'il doit d'abord traverser : le Guatemala et le Mexique. Il sait surtout une chose : sa direction, c'est le nord, et c'est avec ce seul mot magique, ce sésame, el norte, qu'il quitte sa petite maison de terre battue, le mercredi 12 juin 1996. C'est le matin. Le jour n'est pas encore levé sur Las Tajeras et il s'en va à pas de loup, avec la ruse du petit coyote qu'il est, prenant bien soin de ne pas se faire voir dans ce village où tout le monde le connaît. Après quelques heures de marche, il arrive dans le bourg voisin où on ne le connaît pas et il parvient à monter dans un car scolaire qui le conduit à La Esperanza, la grosse ville de la région. Elle est située sur la Route Maya, la grande route qui traverse toute l'Amérique de l'extrême sud au nord. Là, il ne lui reste plus qu'à faire signe aux camions. Ce n'est pas trop difficile. Dans un pays pauvre comme le Honduras, les gens ne sont pas étonnés de voir un garçon de dix ans faire de l'autostop, d'autant qu'Elmer inspire tout de suite la sympathie. (à suivre...)