La thèse officielle de l'évasion du patriote algérien lors d'un transfert n'a jamais eu la moindre crédibilité mais tous les protagonistes de l'armée française ont fait bouche cousue selon une directive qui aurait été donnée par le général Massu. L'un des rares survivants, le général Aussaresses, patron de l'escadron de la mort formé de parachutistes tortionnaires, a toujours refusé, jusqu'à sa mort le 3 décembre dernier à 93 ans, dans ses écrits comme dans ses entretiens, de révéler son secret. C'est vers lui que s'est tourné une nouvelle fois, déjà auteur d'un livre entretien en 2007, J-C. Deniaux pour tenter de lui arracher ce qu'il savait avant de quitter ce monde. Deniaux a rencontré de nombreuses fois le chef tortionnaire entre 2010 et 2013 dans le but d'obtenir des révélations sur ce qui est qualifié de crime d'Etat. Face à un vieillard devenu aveugle, roublard, méfiant, cultivant l'art de la contradiction dans ses propos, l'auteur estime avoir atteint finalement son objectif en faisant avouer à Aussaresses la version déjà connue grâce à Nathalie Funès qui a publié en 2012 une enquête dans le Nouvel Observateur. Celle-ci avait déterré un document classé dans les archives de la Hoover Institution, à l'Université américaine de Standfort, en Californie. Ce document est un texte manuscrit du Colonel Godard, alors commandant de la zone Alger-Sahel. Il confirme que Maurice Audin a été assassiné par le sous-lieutenant Gérard Garcet, aide de camp du général Massu, qui vit actuellement sa retraite en Bretagne. Ce n'est qu'à la 234e page d'un livre qui en compte 270 qu'Aussaresses qui jusqu'alors évoquait une fuite de Audin... en Tunisie, puis désignait le capitaine Faulques comme l'assassin, toujours brouiller les pistes, se livre dans cet échange avec Deniaux : «-Et ce n'est pas Gérard Garcet qui l'a tué ? - Non, ils étaient deux officiers à interroger Audin. - Le nom de ce capitaine... - Je ne le connaissais pas... je ne m'en souviens plus - Tout concorde pour dire que c'est Garcet..... Godard l'a écrit....C'est à Garcet que vous avez donné l'ordre de poignarder Audin... - Bon ! Voilà, oui... C'est comme ça que ça s'est passé... Je lui ai dit de le faire. - Et Garcet s'exécute, le capitaine, c'est un écran de fumée pour protéger Garcet ? - C'est ça, oui, parce qu'il est toujours vivant, Garcet.» «J'approche du dénouement», écrit alors Deniaux qui ajoute : «Le général Massu donne l'ordre à Paul Aussaresses d'exécuter Maurice Audin et celui-ci charge Gérard Garcet de la besogne...» Quant au lieu où Audin a été enterré, Deniaux conclut que ce serait dans une fosse «entre Koléa et Zéralda, soit dans une ferme proche de Sidi Moussa». Ce qui fait de l'assassinat du mathématicien communiste, patriote luttant pour l'indépendance de l'Algérie, un crime d'Etat est que les militaires ne sont pas les seuls responsables comme le souligne Deniaux dans ce passage : «La question de l'inhumanité du mal reste ouverte, mais le pire serait de faire de Massu et de ses hommes des êtres à part. Ils sont tragiquement humains et, s'ils n'ont pas eu la force de résister à la pression de leur hiérarchie -comme Jacques de Bollardière- ils partagent largement la responsabilité de leurs actes avec la classe politique de cette IVe République à la dérive qui les a poussés dans une spirale infernale. La période la plus dure du "maintien de l'ordre" se déroule en effet sous un gouvernement socialiste qui, en quelques mois, a balayé ses idées libérales pour instaurer une répression tous azimuts. Cette fameuse phrase du GG Lacoste, «à tout prix, à tout prix», que Paul Aussaresses affirme avoir entendue à plusieurs reprises n'est pas une simple exhortation mais une injonction. Massu et ses hommes, qui n'étaient ni des mercenaires ni des francs-tireurs, ont suivi les directives écrites et les encouragements oraux de ces hommes politiques qui venaient régulièrement à Alger «les pousser au résultat». En dernière étape de son enquête, Deniaux s'est rendu dans l'algérois à la recherche du lieu de la fosse où serait enterré Audin. Sans grand succès mais avec des hypothèses. En conclusion de son livre, il écrit : «Il est fort peu probable que l'on retrouve un jour la fosse de Koléa, mais celles de Sidi Moussa pourront être localisées si le terrain n'a pas été trop bouleversé en cinquante ans. Maurice Audin y repose ‘‘probablement'' avec une partie des trois mille portés disparus durant la bataille d'Alger. Si des fouilles étaient entreprises, une sépulture digne pourrait être donnée à ces martyrs de la révolution algérienne dont il fait partie.» M. M.