La restructuration du secteur bancaire chypriote, condition au versement des dix milliards d'euros dont le pays a besoin, va contraindre Nicosie à changer de modèle économique, une mission dont l'échec pourrait conduire la troïka à la solution qu'elle s'efforce d'éviter : signer un nouveau chèque. En échange des dix milliards d'euros que la zone euro et le Fonds monétaire international (FMI) doivent lui verser sur les trois ans à venir, Nicosie s'est engagée à réduire de moitié la taille de son secteur bancaire et à ponctionner les gros épargnants pour renflouer les banques autorisées à survivre. Au vu du poids du secteur bancaire dans l'économie (9,2% du produit intérieur brut, 5,1% des emplois en 2012 selon Eurostat), cette cure d'amaigrissement forcée aura un impact marqué sur l'ensemble de l'économie. Le protocole d'accord conclu avec la zone euro prévoit une contraction de près de 8% du PIB cette année et de 3% supplémentaires l'an prochain, avant un retour à la croissance en 2015 que nombre d'économistes jugent optimiste. «La nature du sauvetage a empiré les choses. Cela me conduit déjà à prédire que, comme en Grèce, nous allons assister à des révisions en série de la croissance et donc des besoins de financement du pays», explique Nick Kounis, d'ABN Amro. Au-delà de la remise en question d'un modèle financier qui visait avant tout à attirer les capitaux étrangers, l'ensemble des secteurs de l'économie, tourisme en tête, ne peuvent que souffrir des retombées de la crise des dernières semaines et du plan de sauvetage. «Je ne vois aucun nouveau modèle pour l'économie, je prévois une contraction de plus de 10% du PIB de Chypre sur les trois ans à venir», dit Christoph Weil, économiste de Commerzbank. «Les investisseurs ne reviendront pas à Chypre avant plusieurs années à cause de l'expérience des banques, je ne vois pas qui déposerait de l'argent dans les banques chypriotes, et cela ne changera pas au cours des années à venir.» La chute du PIB aura bien sûr des conséquences à l'étranger: le président de la principale fédération patronale grecque a estimé mercredi que la crise chypriote pourrait aggraver la récession en Grèce cette année, à hauteur d'un point de PIB. L'expérience grecque, justement, incite à s'interroger sur la fiabilité des hypothèses économiques concernant Chypre, à commencer par celle du retour à la croissance dans deux ans seulement. Consciente de l'ampleur de la tâche, la Commission européenne, comme elle l'avait fait pour la Grèce, a constitué une équipe d'experts censée trouver de nouvelles idées pour relancer l'économie chypriote. Mais le temps presse car les mesures de contrôle des flux de capitaux appliquées par Nicosie depuis la réouverture des banques la semaine dernière freinent déjà l'activité. «La grande peur, c'est que le système bancaire chypriote ne soit pas en mesure de jouer correctement un rôle d'intermédiaire financier pour l'économie, ce qui aurait un impact défavorable supplémentaire sur la croissance», estime Zsolt Darvas, économiste du cercle de réflexion Bruegel. L'économie de Chypre repose avant tout sur les services puisque l'industrie manufacturière ne représente qu'environ 6% du PIB, l'agriculture 2,3% et la construction 6,2%. Les transports, l'hôtellerie-restauration et le commerce détail pèsent 23% du PIB et emploient un tiers de la population active. Le secteur public représente 22% de l'activité, l'immobilier 11,6%. Par ailleurs, Nicosie fonde beaucoup d'espoir sur les réserves de gaz naturel découvertes au large de ses côtes, une ressource qui pourrait être exploitée à partir de 2018. Bruxelles et Nicosie croient aussi au potentiel de développement du tourisme et travaillent déjà à améliorer l'attractivité de l'île dans ce domaine. Mais en réalité, aucun secteur ne semble en mesure de croître assez vite pour compenser la chute d'activité annoncée du secteur financier. «L'incertitude sur l'avenir tend par elle-même à étouffer l'activité», explique Nick Kounis, d'ABN Amro. «Qui viendrait investir à Chypre aujourd'hui ?» Certains experts prédisent donc que Chypre sera encore en récession en 2015, voire au-delà, ce qui pourrait conduire Nicosie à demander un prêt supplémentaire à ses bailleurs de fonds, une démarche que la zone euro veut éviter et que l'Allemagne et ses alliés du Nord pourraient refuser. Un haut responsable de la zone euro associé à la préparation du plan d'aide à Chypre assure que les hypothèses économiques sont suffisamment pessimistes. «Tout le monde voulait un plan suffisamment crédible dès le départ, qui n'aura pas besoin d'être révisés tous les six mois, et pour le moment, le programme tient toujours», a-t-il dit. Reuters