J'ai aujourd'hui 45 ans. J'ai l'impression d'être coincé dans un labyrinthe depuis une éternité. Le plus drôle dans cette histoire aux allures Kafkaïenne, personne ne m'a obligé a rester dans ce labyrinthe dont je connais presque toutes les issues de sorties. Je refuse de sortir. Il est inutile de revenir sur le passé récent de la jeune nation Algérienne. D'ailleurs à quoi bon sert de remuer un passé qui refuse de parler. Ceux qui pensent qu'il n'y a que le DRS qui est gêné par l'histoire, se trompent lourdement. Le passé gène tout le monde en Algérie. Certains parmi vous peuvent dire que je me trompe et je veux me tromper volontairement parce que je suis déçu ou parce que je suis un attardé mental qui rate tout ce qu'il entreprend. Il y a les métayers, il y a les esclaves, il y a les parvenus, il y a les fausses notabilités et il y a tout ce beau monde qui a acquis contre le cours de l'histoire le titre de nobles citoyens qui refusent d'ouvrir les pages de l'histoire. Je ne suis pas déçu par ce qui m'arrive. Je suis déçu de découvrir qu'après un demi siècle de mensonges et de complaisance, les algériennes et les algériens ont perdu leur noblesse, leur grandeur légendaire et leur sincérité. Le peuple algérien dans sa majorité écrasante, a trouvé ses comptes dans la corruption et la calomnie. Souvent je me pose la question est ce que ce n'est pas dans la conspiration, le vice et la solitude que l'algérien trouve la plénitude et le bonheur. L'algérien a-t-il des sentiments, a-t-il une quelconque notion sur la vérité et sait-il distinguer le bien du mal ? Quelquefois je me dis aussi que l'algérien n'a plus de cerveau : il est juste doté d'un estomac qui guide tous ses instincts. Son seul souci est d'éliminer par la ruse et la roublardise l'autre pour s'enrichir dans la majorité des cas, ou à tout le moins survivre sans se faire éliminer. Eliminer ou se faire éliminer, l'algérien ne sait pas vivre avec l'autre. La souffrance et la déchéance de l'autre le rassurent et lui le procurent le plus grand bonheur. Chaque matin que je me réveille dans cette ville de Draâ El Mizan, une sorte d'Algérie miniaturisée à petite échelle, je constate à ma grande stupeur que les vertus de mes ancêtres, la réflexion, l'éthique, la noblesse, la solidarité et la grandeur de l'âme, n'ont plus de place dans nos comportements. La place publique plus qu'une arène de gladiateurs, est devenue un milieu hostile qui regroupe chaque matin dealers, barbouzes, proxénètes , élus locaux et prédateurs dans un combat singulier. Quotidiennement, on détruit et on s'autodétruit pour un 4×4, pour un lot de terrain, pour une villa, pour une poignée d'euros, pour débaucher la femme ou la fille du voisin…Puis comme ça, soudainement, une question me traverse l'esprit : toutes ces personnes hypocrites qui ont pris possession du destin de la ville, sont-elles mes semblables ? Pendant plusieurs moments, j'étais comme paralysé par l'idée de ne pouvoir trouver une ligne de démarcation entre l'homme et l'animal. Loin de moi l'idée d'écoeurer les âmes humbles, de déshonorer notre passé et d'humilier l'algérien, mais la vérité est là, implacable : désormais rien ne nous distingue de l'animal. L'algérien vit comme un animal, il a oublié sa véritable identité, il a oublié les règles qui régissent l'humanité, l'école et l'éducation civique. Tout le temps, il est aux aguets, soit pour fuir le danger, soit pour chasser et causer la déchéance de l'autre ; l'autre, celui qui s'obstine a provoquer sa faillite. L'algérien n'a ni amis ni convictions. Il n'a que des ennemis dont il mesure à longueur de journée la force et la capacité de nuisance, et l'incertitude du lendemain. L'algérien adore l'angoisse, c'est sa nature. Dieu, la providence et le châtiment divin, c'est juste de la comédie, une arnaque pour tromper la vigilance de l'autre. L'algérien n'a plus de courage ; tout ce qu'il entreprend, il le fait par lâcheté, par peur de l'autre et par instinct de survie. L'algérien, cet héritier du 1er novembre 1954, ne ressent que la haine, la violence et le besoin de mentir tout le temps pour survivre. C'est un arrangement avec on ne sait quel partenaire. Depuis le 1er novembre 1954, les choses ont évolué au point ou il n'a plus besoin de son identité humaine. D'ailleurs celle-ci l'encombre et risque de lui faire perdre le combat qu'il mène non pas pour vivre dans l'opulence, mais pour traquer et dominer l'autre. Par bien des aspects, en pensant à cette philosophie d'existence qui me rappelle la conduite des rats et des reptiles, j'ai honte de ce que je suis. Ne pas tricher, ne pas mentir, ne pas faire de mal revient a ne pas exister. Or, l'algérien a besoin d'exister. 45 ans après je découvre à mon insu que je ne suis rien et que mon sort de citoyen responsable qui milite ardemment pour le bien, pour le triomphe des droits de l'homme, pour la promotion des droits de la femme, n'intéresse personne. A 45 ans je ne suis rien, a part peut-être un attardé mental.