Le président Recep Tayyip Erdogan, qui a réussi à s'ériger en «sultan» de la Turquie moderne, sera contraint de se contenter du rôle peu glorieux de vizir d'Israël. En révélant cette semaine sa volonté de normaliser ses relations avec l'Etat hébreu, Erdogan se sera dégonflé aux yeux de ses compatriotes et au-delà, de tout le monde arabo-musulman qui l'a porté au pinacle comme le porte-étendard de la «Oumma». Finies les déclarations tonitruantes sur Israël et autres gestes de défi qui ont boosté l'aura du leader de l'AKP. Finies aussi les rancœurs et les rancunes qu'il étalait publiquement depuis 2010 dans le sillage de l'attaque par l'armée israélienne de la flottille humanitaire Mavi Marmara qui avait fait une quinzaine de morts. L'heure est désormais aux belles professions de foi et aux yeux doux aux dirigeants de l'Etat hébreu. «Israël a besoin d'un pays comme la Turquie dans la région. Nous devons également accepter que nous ayons besoin d'Israël. C'est une réalité de la région. Si nous arrivons à prendre ces mesures avec une sincérité mutuelle, alors la normalisation suivra», concédait Erdogan aux journalistes dans l'avion qui le ramenait de Riyad à Ankara. Israël a besoin de la Turquie… Autres temps, autres tons. Tayyip Erdogan qui, entre-temps, est passé du statut de Premier ministre à celui de président de la République, n'a plus les moyens de sa politique et de sa rhétorique. Jouer le rôle de «leader» du monde musulman c'est bien, faut-il encore avoir les coudées franches. Tel n'est pas le cas aujourd'hui après que la Russie a décidé de lui fermer les robinets du gaz. En froid avec Moscou après l'affaire du chasseur russe abattu par l'armée turc, en faisant face aux causations de marchander le pétrole avec Daech, le «néo-sultan» est obligé de rentrer dans ses petits souliers et retomber dans les bras de Netanyahu. Tous deux alliés des Etats-Unis, la Turquie et Israël ont vocation à être en bons termes au nom des enjeux géopolitiques et géostratégiques qui transcendent l'ego même hypertrophié d'Erdogan. On savait que c'était juste une question de temps et que les courbes d'Ankara et de Tel-Aviv allaient finir par se croiser, conformément à une Realpolitik qui ne s'accommode pas avec les effets de manches soporifiques d'Erdogan. En décembre déjà on évoquait des tractations en Suisse entre les délégations des deux pays qui auraient abouti à une «série d'ententes». Il s'agit entre autres de compensations aux victimes du raid israélien en 2010, du retour des ambassadeurs dans les deux capitales. En retour, Tel-Aviv a obtenu l'abandon des poursuites judiciaires engagées par la Turquie contre Israël et l'interdiction d'entrée sur le territoire turc de Salah al-Arouri, haut cadre du Hamas. Israël aurait vaguement promis de trouver une formule pour acheminer des matériaux de construction de produits alimentaires turcs à Ghaza. Mais point de briser le blocus tel que réclamé au départ par Erdogan. La flottille, c'est futile… Mais la politique a des raisons que la raison n'a pas. Ankara est obligée de lâcher du lest quitte à tailler dans ses exigences vis-à-vis de l'Etat hébreu. Tout porte à croire qu'Erdogan va se suffire de quelques concessions de forme pour «justifier» la reprise des relations diplomatiques avec Israël qui pourrait l'aider à normaliser ses relations avec Poutine. Sinon comment expliquer cette déclaration d'amour du porte-parole de l'AKP, Ömer Celik, quelques jours avant les confidences d'Erdogan. «L'Etat d'Israël est l'ami de la Turquie», a-t-il déclaré, soulevant le courroux du président de la fondation IHH, à l'origine de la flottille humanitaire, Bülent Yildirim, qui lui a demandé de présenter des excuses. Inutiles puisque le président turc assure désormais publiquement que son pays a besoin d'Israël et vice-versa. Mais il aura fort à faire pour faire avaler la pilule aux conservateurs de son parti AKP pour qui Israël reste un «Etat terroriste». Pour les arabes et les musulmans en général qui ont adoubé Erdogan, ce sera une autre «nakba»…