Que reste-t-il de l'esprit de Bandung, 50 ans après? C'est le sauve-qui-peut sous les coups de boutoir d'une «mondialisation-laminoir» selon le juste mot de Jacques Chirac.L'immense majorité des peuples en développement depuis cinquante ans sont désenchantés. Max Weber fut le premier à parler de désenchantement du monde d'une façon durable. Ils ont subi le colonialisme, certains ont goûté aux joies du communisme et du socialisme, il leur reste à goûter jusqu'à la nausée, au libéralisme sauvage. 0Les millénarismes aidant, d'autres sont tentés de goûter au fruit défendu du fait religieux, maintenant que leur présent est largement compromis, ils se réfugient dans les promesses de l'au-delà meilleur. Tous les prophètes de malheur qui envoient la fine fleur de la jeunesse se faire exploser au nom de valeurs qu'eux-seuls connaissent, «s'autorisant», ainsi, à délivrer des fetwas. Naturellement, les «producteurs de sens» en Occident, parlent d'islamisme avec toutes les connotations péjoratives y afférentes. Après avoir, donc, essayé ou «subi» tout les «ismes», les peuples se retrouvent plus que jamais à la case départ; Jean François Léotard parle, à ce propos, de disparition des grands récits de légitimité : le récit d'essence divine ou matériel est une réalité qui laisse les peuples désorientés, notamment ceux qui ont cru à l'utopie de la justice entre les peuples et à l'intérieur de leur société. La lutte finale, tant chantée, n'a débouché que sur de nouvelles dominations. Cette nouvelle colonisation sans visage et à distance est encore plus insidieuse. On ne la voit pas mais on sent ses effets tous les jours. Les individus ne sont pas libres pour autant malgré les slogans, sur les droits de l'homme, ils sont, d'après Pierre Bourdieu, livrés à eux-mêmes et esclaves d'un ersatz de bonheur qui est celui du mirage de la «consommation». (6). Consommez, vous existerez. Ce nouvel opium du peuple, nous promet un bonheur éphémère, personnel, individuel. Nous devenons graduellement esclaves du désir de posséder, d'être, comme l'écrit le philosophe Dany Robert Dufour, esclaves de la publicité, cette fabrique du désir qui est aux petits soins pour nous tant que nous avons de l'argent....(6). Les gouvernants qui ont remplacé les puissances coloniales sont, en tout cas dans les pays arabes, installés pour l'éternité. Et comme dans toute société féodale, le fait religieux n'a pas la même puissance, s'il est invoqué contre l'infidèle ou contre un pouvoir autochtone. Il est bien connu que les «fitnas» sont mal vues. C'était le cas de la domination ottomane dans les pays arabes. Les peuples soumis ne pouvaient s'insurger contre le pouvoir central au nom de la religion. A bien des égards, les pouvoirs arabes actuels ont remplacé le pouvoir ottoman d'avant. La mondialisation qui est imposée, voit en ces dirigeants de puissantes courroies de transmission qui détiennent le monopole de la violence qui sera, naturellement actionné envers les «récalcitrants» qui viendraient à tenter de remettre en cause le «nouvel ordre établi «à l'échelle mondiale» et qu'ils sont tenus de faire appliquer à leur peuple, s'ils veulent garder leurs privilèges. Pourtant, des pays signataires de Bandung ne s'en sortent pas si mal. C'est le cas de l'Inde et surtout de la Chine avec une croissance extraordinaire. Peut-être parce que les Chinois communistes fervents, ont trouvé le moyen de marier le communisme avec le capitalisme, appliquant la fameuse devise de Den Tsiao Peng : «Peu importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu'il attrape la souris.»...C'est cela la flexibilité rendue possible par des dirigeants éclairés et la sagesse chinoise plusieurs fois millénaire. Commémorer cinquante ans après Bandung relève plus de la nostalgie que d'un réel nouveau départ. (6). Pierre Bourdieu, Dany Robert Dufour, dans ouvrage de Chems Eddine Chitour : La mondialisation : espérance ou chaos ? Editions Anep. Alger. 2002.