Il y avait foule dans l'éphémère (car démontable) salle de cinéma qui a été rajoutée pour le soixantième anniversaire du festival! Elle était aussi commode dans la mesure où elle pouvait permettre cette «mythique» montée des «marches» puis juste bifurquer à gauche afin d'éviter la grande salle Lumière où était projeté La Nuit nous appartient, en compétition...Les smokings se croisaient sans se toucher. Car ceux de la salle démontable allaient voir Cartouches Gauloises de Mehdi Charef... Rachid Bouchareb, Mohamed Lakhdar Hamina, Ahmed Bedjaoui, venu spécialement de Amman, Costa Gavras et tout le gratin de Pathé attendaient l'arrivée de l'équipe du film. Michèle Ray Gavras et Salem Brahimi, les deux coproducteurs ont gravi les quelques degrés d'escalier qui donnent sur la scène où les enfants du film étaient à la fête et les yeux rougis de larmes. Seul l'incroyable Mohamed-Faouzi Ali Chérif dit Hammada, du haut de ses treize ans semblait être comme un poisson dans l'eau. Incarnant Charef gamin, il a mis toute l'assistance dans sa poche avant même la première image. Cartouches Gauloises célèbre le retour du réalisateur dans son pays natal pour raconter une amitié comme les enfants savent en tisser, à quelques encablures de l'indépendance. Une reconstitution juste, une lumière parfois saturée, annonçant l'été 62. Des tragédies qui se dessinent, d'autres qui s'annoncent, des révisions déchirantes... Algériens, pieds-noirs se côtoient sans trop se regarder, seul le petit peuple arrive à se parler et à maintenir des liens de classe...C'est l'heure où les harkis commencent à désenchanter, où les militants du 19 mars commettent des actes qui se veulent patriotiques alors que les véritables héros poursuivent dans l'ombre leur combat libérateur. Charef n'omet pas de montrer les crimes innommables de l'armée coloniale, mais aussi les bavures perpétrées contre des civils qui laissent sans voix les deux copains d'enfance, Ali et Nico. Par centaines, des convois d'Européens ayant obéi à la devise de l'OAS «La valise ou le cercueil» vont partir par vagues vers une «Métropole» dont, la plupart, n'en avait jamais vu le ciel. Dans une scène d'adieu, métaphoriquement mise en scène, le chef de gare dira au petit Ali: «Ne nous oubliez pas, car vous êtes les seuls à bien nous connaître.» A bien des égards, le film nous rappelle, par effluves, le film algérien, à sketchs, L'Enfer à dix ans (1972). Il a été possible grâce à l'intervention directe du président de la République comme ont tenu à le souligner les producteurs du film sur le générique de fin, avant d'apposer le logo d'«Alger, Capitale de la Culture Arabe 2007». Dans les travées, sur la sortie, une voix chuchote qu'un ancien responsable du cinéma algérien a tout fait pour que le scénario soit rejeté...Et là, Cartouches Gauloises aurait peut-être été tourné au Maroc ou en Tunisie...Paraît-il, il ne fallait pas dire que les maquisards avaient lancé des bombes contre une école...Cela rappelle le refus de Gillo Pontecorvo de supprimer la scène où l'on surprend un regard d'enfant avant un attentat à la Cafétéria d'Alger... Comme si la guerre n'avait pas charrié son lot de bavures! Pourtant, c'est en étant nullement manichéen que le film peut faire passer des images plus atroces que Charef enfant a immortalisé dans sa mémoire: Exécutions sans sommation de sa tante, enfant jeté du haut d'un hélicoptère, civils tués par l'armée française car surpris rentrant chez, eux cinq minutes après le couvre-feu... Des décennies après l'indépendance, il est temps de cesser de jeter l'anathème sur ceux qui ont une autre vision de l'histoire algérienne...Charef qui a vu des membres de sa famille exécutés ne peut être suspecté de complaisance au même titre que son producteur algérien, Salem Brahimi, fils de Lakhdar Brahimi...! Costa Gavras et sa femme Michèle ne sont pas prêts à oublier, du reste... Un peu de décence, messieurs les zélateurs, serait-on tenté de dire! Les dizaines de témoignages écrits par les acteurs directs de la Révolution algérienne montrent déjà que cette génération a décidé de rompre le mur du silence. De parler de cette guerre de Libération nationale en ne taisant rien et sans risquer d'être taxé de révisionnisme...Et puis, indépendamment de la qualité cinématographique de Cartouches Gauloises, il n'en est pas moins patent que Mehdi Charef a comblé, à sa façon, les «blancs» relevés dans les films de Alexandre Arcady (Le Grand Pardon, par exemple)...Chez Charef, les Algériens ne sont pas des Peaux-Rouges à effet exotique, ils sont aussi acteurs de leur destin en devenir. Charef a promis de montrer d'abord le film à Tlemcen, en juin puis à Alger. Il rêve d'une tournée dans les grandes villes algériennes. Le public algérien jugera sur place!