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«La Maison jaune m'a donné envie de revenir»
ENTRETIEN AVEC LE REALISATEUR AMOR HAKKAR
Publié dans L'Expression le 15 - 06 - 2008

«Beaucoup de festivals s'intéressent à ce film. C'est une grande surprise!», nous a confié le réalisateur au regard candide...
Amor Hakkar est né en 1958, dans les Aurès, en Algérie. A l'âge de six mois, ses parents quittent leur montagne pour s'installer en France, à Besançon. Après des études scientifiques, il découvre sa passion pour le cinéma et l'écriture. Il réalise un court métrage puis un long métrage Sale temps pour un voyou. En 2002, après un retour douloureux en Algérie, où il enterre son père, il découvre les Aurès, qu'il sillonnera plusieurs fois.
De retour en France, il écrit le scénario de la Maison jaune. Fin 2006, il réalise dans cette région des Aurès, le film la Maison jaune, en langue berbère. Un film qui depuis sa sortie, l'an dernier, dans le cadre de «Alger, capitale de la culture arabe», n'a de cesse d'être présenté dans le monde entier et de glaner de nombreux prix. Un véritable phénomène, ce film qui raconte avec simplicité, avec une certaine naïveté, l'histoire d'une famille qui a perdu son fils, est tourné en langue chaouie. Une nouveauté, déclinée sous une dimension humaine qui lui a insufflé ce ton «universel». La Maison Jaune évoque l'histoire d'un homme, qui va sur son tricycle, chercher le corps de son fils. Il m'a fallu à moi aussi, depuis la France et jusqu'à mon douar des Aurès, conduire le corps de mon père. Durant ces quelques jours, j'ai été confronté aux lourdeurs administratives, aux douleurs d'hommes et de femmes dont j'ignorais tout. J'ai été porté par des regards de compassion, et soutenu par des mains tendues et anonymes. J'ai aimé ces hommes et ces femmes qui, en définitive, me ressemblaient. J'avais presque oublié que j'étais un enfant des Aurès. De toutes ces rencontres, des promenades à travers cette région hostile et belle à la fois, est née mon envie très profonde et intime d'y réaliser un film, confie le réalisateur sur son site Web. Aujourd'hui, Amor Hakkar prépare un long métrage Quelques jours de répit, qu'il envisage de réaliser dans sa région, la Franche Comté, en langue française, nous apprend-on. Dans cet entretien passionnant, réalisé dans le cadre des 6es rencontres cinématographiques de Béjaïa, où il a été invité, Amor Hakkar revient sur la destinée de la Maison jaune tout en évoquant avec nous sa folle envie de réaliser encore un film, ici, chez lui, en Algérie...
L'Expression: Vous venez de présenter votre film à l'occasion de la 6e édition des Rencontres cinématographiques de Béjaïa. Un contexte idoine dans la mesure où votre film est tourné en langue chaouie. Pourquoi ce terreau linguistique?
Amor Hakkar: Je suis chaoui, donc originaire des Aurès. Il s'avère que je parle aussi le berbère tout simplement, parce qu'à la maison on le parle. je peux vous dire qu'effectivement, je suis né en Algérie mais je l'ai quittée, à l'âge de 6 mois. Mes parents avaient immigré pour des raisons surtout de travail, en France. Mon père a ramené toute sa famille qui était des montagnards. J'ai toujours entendu parler le berbère à la maison. La Maison jaune c'est mon second long métrage. J'ai commencé ma carrière, il y a assez longtemps, en 1992, où j'avais réalisé un film complètement français à l'époque, qui s'appelait Sale temps pour un voyou, l'histoire d'une confrontation entre un voyou et un prêtre dans une église. Et puis, malheureusement pour moi, les choses ne se sont pas très bien passées. Je me suis un peu noyé dans le cinéma. Les choses que je faisais ne marchaient plus. J'ai traversé une très longue période de doute, d'interrogation sans pour autant jamais renoncer. Alors que je n'étais jamais revenu en Algérie, mon papa est mort, paix à son âme, et il a préfèré être enterré en Algérie. Je suis revenu pour le raccompagner ici. Etrangement, l'Algérie est venu, à mon secours. Moi qui croyais être un enfant presque de France, je me suis souvenu que j'étais aussi un enfant d'Algérie et des Aurès. Mon retour en Algérie fut un choc énorme qui m'a permis de redécouvrir mon pays et cette région des Aurès. Là, j'ai eu envie de tourner ce long métrage, dans cette région et avec ses gens. Même si c'est tourné en berbère, pour moi ce qui était essentiel, était la dimension universelle. C'est montrer comment une famille kabyle ou autre, frappée par un deuil doit réapprendre à se construire et continuer à vivre.
Le film a eu l'engouement du public algérien, mais aussi international. Vous attendiez-vous à un tel succès?
Non. Pas du tout. Je dirais qu'on a fait ce film avec beaucoup de rigueur. Avec beaucoup de générosité et de coeur. ça reste quand même un film avec un petit budget. Le succès qui a eu lieu par la suite nous a beaucoup étonnés. Depuis sa sortie officielle, il y a neuf mois, on reçoit par moyenne, trois invitations, par semaine, pour des festivals à travers le monde.
Au festival du film amazigh où vous aviez projeté votre film, le mois de janvier dernier, à Sétif, vous aviez cité pas mal de noms de pays dans lesquels vous alliez présenter votre film...
Oui, nous avons cité beaucoup de pays, notamment les Etats-Unis où nous avions gagné le prix du meilleur film, le prix du meilleur film africain, il y a une quinzaine de jours, à Milan, nous étions aussi à Tarifa en Espagne. Le film continue à tourner dans les écrans français. Je sais que le film va à Grozni, en Tchéchénie, ensuite nous irons en Afrique du Sud, en Inde...Il y a beaucoup de festivals qui s'intéressent à ce film. C'est une grande surprise!
Comment l'expliquez-vous?
Je crois que les gens restent curieux du cinéma algérien. Et quand on leur propose un film algérien avec une dimension universelle, dans laquelle ils peuvent s'y identifier, cela les intéresse. Mais moi-même je suis surpris.
C'est évident que ce regard sur l'Algérie, en tout cas via la Maison jaune est inhabituel. Dans tous les débats que j'ai animés, j'ai eu des questions énormes! On m'a demandé si ce que je montre existe vraiment. J'ai eu même des remarques terribles, du genre: «Je croyais que l'Algérie était à feu et à sang!». Les gens gardent beaucoup de clichés par rapport à l'Algérie. Pour moi, il était important de montrer des images de l'Algérie que les médias internationaux véhiculent rarement. C'était important de montrer des gens qui vivent et qu'indépendamment de ce qui s'est passé, ils ont des préoccupations et que ça restait des êtres humains avec la souffrance d'un père qui a perdu son fils et comment cet homme a envie tout simplement de rendre le sourire à sa femme...
Pourquoi ce choix d'incarner vous-même le personnage principal dans votre film?
J'ai fait beaucoup de casting, surtout à Batna et à Paris. Il s'avère que j'ai eu du mal à trouver un comédien qui sache parler le chaoui. En même temps, je savais exactement ce que je voulais. Je me suis préparé et finalement, j'ai décidé de jouer le rôle. Bien sûr, j'en avais envie mais en réalité, c'était une difficulté en moins. Comme j'étais le réalisateur du film, j'avais le comédien qui était là...mais je ne me considère pas au fond comme un comédien, plutôt comme un réalisateur, un scénariste. C'était une rencontre avec ce personnage que je connaissais et que j'aimais bien.
On peut assimiler le succès phénoménal de votre film à celui des Ch'tis de Dany Boon..
Oui. Bien sûr, mais nous, ce n'est pas des millions de spectateurs. C'est vrai qu'on a eu de bonnes critiques en France, dans tous les magazines, que ce soit les cahiers du cinéma, où on était en une de couverture, toute entière, une page entière aussi dans le journal Humanité, une demi-page dans le journal le Monde etc.
C'est vrai que cette presse en France nous a beaucoup touchés, y compris en Algérie, dans la presse, les festivals et les prix qu'on a reçus. Je crois qu'on a dû remporter entre 11 et 12 prix pour l'instant. Tout ça reste pour nous, encore une fois, une énorme surprise.
Ça ne monte pas à la tête?
Non. Parce qu'on sait combien c'est fragile. On sait tous quand un film ne marche pas, mais c'est difficile de savoir à l'avance qu'on va faire un bon film...Sinon, tout le monde ferait de bons films.
J'imagine que cela vous donne l'envie de poursuivre l'aventure cinématographique. Pensez-vous faire un film dans le même registre ou quelque chose de complètement différent?
Certes, cela m'a donné très envie de revenir en Algérie, de faire un nouveau film ici. Il y a des choses que j'aime beaucoup. C'est clair, j'aime sublimer ce qu'il y a de plus beau chez les gens les plus sains. Donc, j'aime les histoires qui concernent des gens sains. Cela m'intéresse. Voilà mon orientation.
Vous avez des projets en ce sens?
On est en train de travailler, effectivement, sur un projet que j'aimerais tourner en Algérie, dans les mois à venir. Ce n'est pas encore très avancé.


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