La lutte pour la démocratie est loin d'être gagnée et les élections n'offrent pas de garanties de démocratisation. Cinquante ans après les indépendances en Afrique, les élections qui s'enchaînent sur le continent sont le seul moyen de parvenir à la désignation légitime de dirigeants, mais elles ne peuvent à elles seules garantir un progrès démocratique durable, selon des chercheurs. En 2010-2011, une dizaine de scrutins présidentiels sont programmés en Afrique subsaharienne, au Burkina, Niger, Nigeria, en République démocratique du Congo mais aussi à Madagascar et en Côte d'Ivoire, deux pays enfoncés dans de graves crises et où les élections ont été maintes fois reportées. La Guinée devrait ouvrir cette série en élisant dimanche son président, lors du premier scrutin libre jamais organisé dans cette ex-colonie française. Mais des violences entre partisans des deux candidats en lice laissent planer le doute sur la tenue du vote et ravive la crainte de heurts postélectoraux. Pour le chercheur camerounais Achille Mbembe, la lutte pour la démocratie est loin d'être gagnée sur le continent. La corruption électorale se situe en droite ligne des pratiques coloniales des années 50. Les successions de père en fils se multiplient, notamment en Afrique centrale (RD Congo, Gabon), déplore l'historien, enseignant dans des universités sud-africaines et américaines. Même si elles n'offrent pas de garanties de démocratisation, les élections restent la formule la plus acceptable pour désigner des responsables dans la légalité, estime l'historien Elikia M'Bokolo, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris. Mais pour que l'organisation de scrutins n'apparaisse pas comme une légitimation de coups de force, comme en Mauritanie, au Niger ou en Centrafrique, il faudrait, selon le chercheur congolais, une succession d'élections non interrompues par un coup d'Etat et que l'on assiste ensuite à une double alternance entre pouvoir et opposition. De ce point de vue, note Elikia M'Bokolo, le Ghana apparaît comme une exception, la seule, sur le continent. Même le Sénégal, qui n'a pas connu de coup d'Etat est, selon lui, guetté par la tentation de longs règnes successifs propres à nourrir un esprit de revanche. Si les chercheurs reconnaissent une amélioration depuis la généralisation du multipartisme dans les années 1990, ils jugent que la démocratie achoppe sur la question des droits sociaux. La forte croissance (4,5% en 2010) du continent repose essentiellement sur une logique d'extraction de ressources et ne résout en rien la grave question du chômage de masse et de l'absence de travail formel, souligne Achille Mbembe. L'incapacité de l'Etat à remplir sa fonction sociale creuse la défiance de sociétés pauvres et ignorantes, promptes à rejeter des processus électoraux dont elles ne voient pas les bénéfices. «Nous avons des gouvernements mais pas de citoyens», résume Elikia M'Bokolo, déplorant l'absence de syndicats capables de défendre les intérêts de grands groupes sociaux. Pour le constitutionnaliste Jean de Gaudusson, qui dirige un centre de recherche sur le droit africain à Bordeaux (ouest de la France), il faut aussi réfléchir à de nouvelles approches pour mettre fin aux violations ou modifications répétées des constitutions au profit de dirigeants accrochés au pouvoir. Il juge en outre fondamental que les pays africains financent eux-mêmes leurs élections. Il faut responsabiliser les électeurs. Les Africains ont obtenu la démocratie comme ils ont obtenu l'indépendance, dit-il, rappelant que, plus qu'un héritage ou un don, la démocratie est un processus de longue durée.