Le président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'Homme (LADDH), Me Abdenour Ali Yahia, a lancé, hier, une initiative citoyenne en vue d'aboutir à la levée de l'état d'urgence, en vigueur depuis onze ans. Refusant d'être cette voix “solitaire résonnant dans l'indifférence” par rapport à l'abrogation de ce texte de loi, l'avocat et sa Ligue ont décidé de porter ce débat et ce combat à l'échelle de toute la société via les partis politiques, les médias, les associations et les personnalités nationales, par-delà les clivages politiques et idéologiques. Taleb Ibrahimi, Ahmed Djeddaï et Mammeri Djoudi du FFS, Ali Rachedi, l'avocat Bouchachi, Malaoui du Snapap, Addad Hakim de RAJ et Mme Bouabdellah, au titre des familles des disparus, se sont relayés, hier, dans une salle exiguë du siège de la LADDH pour clamer haut et fort la nécessité de lever l'état d'urgence. “C'est un premier pas qui sera fait ensemble, mais l'essentiel est de commencer”, devait préciser, d'emblée, Abdenour Ali Yahia comme pour noter l'absence de beaucoup d'acteurs importants de la société. Il ne perd pas de vue que l'Algérie est traversée de plusieurs courants de pensée qui ne se rejoignent pas forcément. Il reste tout de même convaincu que les notions de droits du peuple, les droits de l'Homme, les droits du citoyen, la liberté de se réunir et de manifester pacifiquement “sont les plus grands dénominateurs communs des Algériens”. Celui qu'on surnomme “l'avocat du diable”, comprendre du FIS dissous, met d'entrée le pied dans le plat en relevant la contradiction dans le discours officiel au sujet de l'état d'urgence. “D'un côté, le terrorisme est déclaré “résiduel”, “réduit à quelques poches” alors que l'état d'urgence est maintenu pour les impératifs de la lutte antiterroriste”. Le président de la LADDH en veut d'autant plus que des hauts responsables politiques et militaires, à l'image de Ali Benflis, Larbi Belkheir, le général major Lamari et le président de l'APN Karim Younès se sont exprimés en faveur de la levée de l'état d'urgence. “Qu'est-ce qu'ils attendent alors pour passer à l'acte ?”, interroge-t-il. L'avocat pense que la libération du champ politique et médiatique “est une revendication prioritaire du peuple” et que, à ce titre, “il faut faire quelque chose dans ce sens”. Lui succédant, Rachid Malaoui du Syndicat autonome du personnel de l'administration publique (Snapap) relève que la liberté de l'activité syndicale, pourtant consacrée par la loi, “est valable uniquement pour l'UGTA”. Pour lui, l'état d'urgence “a quasiment interdit toute action syndicale même lors du licenciement de 800 000 travailleurs et la liquidation des centaines d'entreprises”. Dans son élan, le SG du Snapap parle même de ces délégués du Syndicat du supérieur (le Cnes) qui auraient été, d'après lui, enlevés à bord des avions militaires. Et de conclure qu'il est temps pour la société civile et les partis politiques de se mobiliser pour imposer l'abrogation de ce texte “liberticide”. Rachid Malaoui proposera la constitution d'un comité de suivi de la réunion pour réfléchir sur les actions à mener en direction des autorités et de la société. Proposition qui sera adoptée par tous les intervenants, à commencer par Ali Rachedi, ex-député et ex-ministre, qui a notamment déclaré que le FLN peut, à lui seul, lever l'état d'urgence du fait qu'il dispose de la majorité à l'Assemblée populaire nationale. “Même si ce texte est abrogé, cela ne réglera pas le problème, dès lors que le pouvoir a verrouillé la société avec d'autres textes autrement plus contraignants comme le code pénal”, estime Ali Rachedi, qui plaide pour une démarche globale dans le domaine des libertés démocratiques. “Voyez donc, tamazight est reconnue langue nationale, mais qu'est-ce qui a changé depuis ?”, s'interroge-t-il comme pour suggérer l'insuffisance de la seule levée de l'état d'urgence. Tranchant, Ali Rachedi parle d'un état “voyou”. “Nous sommes dans un Etat voyou, les lois existent mais elles ne sont pas respectées”. Très attendu par les journalistes, Taleb Ibrahimi s'est contenté de constater que “les droits l'Homme sont quotidiennement bafoués”, en passant en revue toutes les préoccupations que soulève le maintien de l'état d'urgence comme “la question des disparus, la liberté de la presse et la création des partis politiques”. Taleb Ibrahimi assène qu'“on n'a pas la culture des droits de l'Homme”, en précisant que sa présence est “une solidarité avec la LADDH parce qu'il est de notre devoir de l'aider dans ce combat”. Ahmed Djeddaï du FFS soutient, lui, que l'état d'urgence est conçu par le pouvoir “comme une couverture à toutes les dérives”. Il propose à ce que la concertation soit élargie à tous les autres partis politiques et même aux instances internationales. Proposition appuyée par le représentant de RAJ qui, lui aussi, a appelé à une “campagne collective en faveur de cette bataille politique”. Mme Bouabdellah, au nom des familles des disparus, affirme, pour sa part, que “nous sommes les premières victimes de l'état d'urgence”. Elle demande aux journalistes de relayer l'exigence de la levée de cette mesure pour faire la lumière sur toutes les disparitions. H. M.