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Digne fils du père, au nom du père
Kamel El-harrachi
Publié dans Liberté le 23 - 07 - 2005

À un mois de la commémoration de la disparition de Dahmane El-Harrachi, le fils, chanteur, dont le maître n'aurait pas eu à rougir, raconte le père. Respect !
Kamel El-Harrachi au Printemps de Bourges 2005. Une incongruité ! D'habitude ce grand festival invitait des noms et des sons modernes. Kamel c'est plutôt el-houma. L'ancien. Comment cela s'est-il fait ? Sympa, jamais blessé, Kamel répond : “C'était un hasard. Peut-être m'ont-ils remarqué le jour de l'hommage rendu à mon père à Marseille. Ils ont senti le chaâbi. Ils l'aiment.” Le père c'est Dahmane El-Harrachi. Un énorme homme. Un immense. Un monsieur qui aime les colombes et les yeux des femmes. Un fidèle qui savait ce que signifie le mot amitié. Que les ennemis n'encourageaient pas nécessairement.
Bien des années après la mort de son père, Kamel a mis ses pieds dans ses pas. Il a quitté l'Algérie en 1995. L'Algérie dansait au rythme de la mitraille. Il a quitté le pays pour retrouver les odeurs de son père : “Pour travailler et fuir le terrorisme, dit-il, bien sûr j'avais reçu auparavant plusieurs lettres de menace. Sur le plan travail, tout était au point mort. Le chaâbi, la culture en général, tout était gelé. Je ne gagnais plus ma croûte ici”.
Kamel El-Harrachi est étrangement son père. Son physique ressuscite le maître. C'est lui à l'époque où l'Algérie était quiète : “Je suis parti comme Dahmane l'a fait. En 1995, j'avais 20 ans. Il en avait autant lorsqu'il a quitté le pays...”
Arrivé en France avec un nom, un savoir et sans le son, Kamel s'est mis en quête d'un asile, d'un ami. L'aura de son père a beaucoup fait. Ammar Laâchab, Akli Yahiatène, Salah Saâdaoui, Rachid Mesbahi, Baâziz, Hamidou... Vieux et jeunes se sont mobilisés pour lui mettre le pied à l'étrier. Feu Salah Saâdaoui s'est particulièrement démené pour mettre Kamel à l'aise. Il l'a poussé et aidé à faire ses papiers de résident. Il a contribué à lui organiser ses premiers concerts parisiens. Quand Kamel chantait les premiers, il suffisait de fermer les yeux pour avoir l'illusion de la résurrection de Dahmane. Aujourd'hui, Kamel est devenu un chanteur accompli, confirmé. Il est membre de la Sacem en tant qu'auteur reconnu. Au départ, il a commencé à gratter du mandole dans les cafés arabes. “Comme tout le monde”, dit-il. Aujourd'hui, il ne veut plus le faire. “À l'époque, il le fallait. Je devais me faire connaître. Je voulais que les gens sachent que Dahmane avait laissé un fils qui chantait comme lui”.
Dahmane est un terroir. Est-ce aussi de l'argent ? Un héritage matériel ? A-t-il laissé du concret ?
Kamel, franc, ne cache rien : “J'ai hérité de ses droits. Ils sont conséquents. Je n'ai pas de problème d'argent.”
Ya Rayah et Rachid Taha viennent à l'esprit. Kamel répond : “Il a été très correct !”
Les Kabyles sachant que le chaâbi a poussé sur les flancs des leurs ont toujours pensé que Dahmane était originaire de la région de Béjaïa. D'autres ont pensé qu'il était de Biskra. Dahmane a toujours travaillé avec des musiciens kabyles. C'était au temps où on chantait indifféremment dans les deux langues nationales du pays, où le verbe ne posait pas problème, où seul le drapeau comptait. Non ! Dahmane est originaire d'un village qui s'appelle Djellal à proximité de Khenchela. Dahmane est né à Fontaine-Fraîche (Alger, d'un père qui a été muezzin à la Grande mosquée d'Alger). Il savait sur le bout de la langue les 60 hizb du Coran. Il ne faisait cependant pas la prière. “Sa relation avec Dieu le concernait”, commente son fils.
Dahmane El-Harrachi avait le certificat d'études primaires. Il était donc lettré. À l'époque, ce diplôme valait un magistère de lettres arabes d'aujourd'hui.
La mère de Kamel, femme de Dahmane, a vécu avec son mari à Lyon un temps.
Désabusée, elle est rentrée. Elle est toujours vivante, la mémoire alerte...
Elle a enfanté des artistes : un pianiste, un percussionniste, un chanteur et une fille, aujourd'hui veuve. Dahmane ne voulait pas que ses enfants finissent artistes. Ils le sont devenus : “C'est le sang...” Kamel dit par exemple. “Je ne sais pas comment ni à quel moment j'ai appris la musique et le chant”.
Le 31 août 1980, l'irréparable se produit. Dahmane El-Harrachi nous quitte, il laisse des millions d'orphelins. Kamel tente un mot : “Il ne me reste de ce temps que du brouillard.”
Dahmane mort lors d'un accident était ce soir-là chez “Sauveur” à la Madrague. Après en être sorti, il a terminé la soirée à L'Eden dans le même quartier. On raconte que ce jour-là, il n'avait pas bu une seule goutte d'alcool. N'empêche, Saïd Ouachour, le patron, n'a pas voulu le laisser partir. Têtu, Dahmane a tenu à aller à la rencontre de son destin. Sur la route de Chéraga, Dahmane a pris rendez-vous avec son histoire. Il a clos la nôtre avec lui. Kamel, le fils, le clône regrette aujourd'hui : “Je ne l'ai pas beaucoup connu...”
Après avoir été une photocopie du père, Kamel s'est mis aujourd'hui à la recherche de soi : “Je dérive, j'essaie de me trouver un cachet propre. Je chante différemment de lui, mais il y a toujours des relents...”
Dahmane a un répertoire de 750 chansons. Il était auteur, compositeur, interprète.
“Poète et philosophe aussi, commente son fils, qui ajoute comme pour enfoncer un clou : Dahmane a vécu dans la tourmente. Il nous a tourmentés toute notre vie.”
La musique habitait la maison de Dahmane El-Harrachi. Sa femme est amante des cordes du mandole. “Quand elle te joue une touchia, tu meurs”, dit Kamel.
Parfois, Dahmane s'engueulait avec sa femme. Homérique ! Il claquait la porte et allait coucher quelques nuits dehors. Chaque matin, lors de ces absences, il envoyait par le biais de ses amis, du lait aux enfants.
Le cœur !
Ses amis étaient nombreux. Parmi eux, il y avait beaucoup d'artistes. Kamel fronce les sourcils : “Depuis qu'il est mort, on n'a revu personne.”
Un détail final : la Sacem — Société des droits d'auteurs française — paie rubis sur l'ongle la famille. À ce jour. L'Onda — Société des droits d'auteurs d'Algérie — ne débourse presque rien : “Dahmane ça ne se vend pas.” La honte...
C'est Kamel El-Harrachi qui parle et qui commente : “Si on avait compté sur l'Onda, on n'aurait pas eu de quoi nous nourrir aujourd'hui.”
1995. Kamel a débarqué en France. Il a fait le pèlerinage des lieux que son père hantait à Lille, à Lyon et à Paris...
Aujourd'hui, il demeure hanté par l'image du père. Le moins affûté des psychiatres comprendrait cela.
Lui, pour sa part, et pour ne pas ressembler à son père, chante.
Dans son prochain album, il ressuscite Salim Hallali et Sami El-Djazaïri.
Encore des morts ! Encore des grands !
Meziane Ourad


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