Une timide banderole est suspendue à l'entrée du resto connu sous l'appellation de «Restaurant Ramadhan» : c'est ce qui est inscrit sur l'écriteau en gros caractères noirs. Il est 18h 30, la circulation des véhicules commence à diminuer, celle des personnes aussi. Les gens commencent à quitter les rues. Des gens, tous des hommes, en petits groupes guettent, de loin, certains avec impatience, et beaucoup timidement, l'ouverture de la porte du resto. A l'intérieur du resto, une dizaine de bénévoles, à leur tête Mohamed Mokrani, une personnalité que les pauvres de la région et même les sinistrés du séisme de Boumerdès reconnaissent par la qualité des repas qu'il offre et sa disponibilité durant ces événements de solidarité. El-Hadj Mohamed Mokrani le dentiste n'est plus à présenter à Bordj Bou-Arréridj tant pour son humilité et la contribution qu'il apporte aux démunis. A 15 heures, quand nous sommes arrivés sur les lieux, Ammi Mohamed ou El-Hadj Mohamed comme tout le monde l'appelle ici, nous conduit dans la cuisine, où des femmes assises épluchent puis coupent en carré les pommes de terre avec une extrême dextérité. D'autres bénévoles nettoient le poulet que le cuisinier farcira. Pendant ce temps, le cuisinier, aidé par El-Hadj Mohamed, prépare la chorba dans une grande marmite. Certes, le repas ne dégage pas encore son odeur alléchante parce que le poulet n'est pas encore cuit. Hadj Mohamed nous introduit dans le hall et les couloirs de l'école des sourds-muets qui, à chaque Ramadhan est aménagée en restaurant qui peut servir plus de 900 repas/jour. Les tables et les chaises sont alignées. Les assiettes, les cuillères, la limonade et les corbeilles de pain garnissent les longues rangées de tables. Dans une salle près de la cuisine, des denrées alimentaires sont stockées. «Nous ne manquons de rien, nous dit El-Hadj Mohamed, mieux encore, nous disposons de stock alimentaire, qui nous permettrait de couvrir tout le mois de Ramadhan, Incha Allah, nous dit-il. «Avant le mois du Ramadhan, des donateurs nous remettent de l'argent et des vivres pour faire fonctionner ce restaurant. Des donateurs traditionnels sont toujours là depuis des années et puis les autres donateurs anonymes. Je profite de cette occasion pour remercier tout le monde», a-t-il ajouté. C'est vrai que la salle où sont entreposés la marchandise et les frigos est pleine mais aussi le nombre de nécessiteux et des repas servis augmente chaque année. Il est 17h 30, d'autres bénévoles se joignent à El-Hadj Mohamed. Ils s'occupent du service dans les salles. Jettent un coup d'œil sur le menu : la chorba, des pommes de terre au four, du poulet farci, de la limonade, des pommes, de la zlabia et des yaourts. Tout sera servi à l'heure de la rupture du jeûne. «Les repas sont composés d'une soupe, d'une entrée, d'un plat de résistance et d'un dessert. C'est un repas riche et équilibré en protéines et en vitamines, un peu comme ceux que l'on retrouve sur notre meïda à la maison», dira notre interlocuteur. Pour Ammi Kadour, un commissaire en retraite, qui depuis des années, vient chaque soir servir dans ce restaurant, les gens qui viennent rompre le jeûne dans ce resto ne sont pas forcément des personnes nécessiteuses, «nous accueillons également des passagers et aussi des fonctionnaires qui vivent seuls», nous a-t-il expliqué. Sans aucune bousculade, tout le monde a pris sa place à l'intérieur, El-Hadj Mohamed est méticuleux sur l'accueil de ces gens «Ils sont nos invités», répétait-il. Il y avait des places vides pour les retardataires. Dans la salle, de timides discussions s'entendent dans les coins isolés. Certains présents ont déjà fait connaissance depuis les années passées «la pauvreté n'a pas changé !», murmura un habitué des lieux. «C'est mon sixième Ramadhan que je passe ici, les gens sont sympa, la bouffe est bonne et c'est convivial, comme jadis, chez moi», a-t-il ajouté en baissant la tête. On y retrouve de tout dans ce restaurant : de l'étudiant sans le sou, des désabusés, des sans-abri ou encore les vieilles personnes abandonnées par les leurs. On y trouve aussi des agents de l'administration et des cadres moyens des entreprises. Quelques femmes, des enfants, et même des étrangers. «On a de plus en plus de personnes retraitées qui ne peuvent pas vivre de leur seule pension. On compte aussi de plus en plus de jeunes de moins de 25 ans, sans aucun revenu», dira un bénévole. 18h 30', une brigade de bénévole mobile, stationne devant le resto. El-Hadj Mohamed, connaît tout le monde. Ces transporteurs bénévoles vont transporter les repas aux écoles coraniques et à la gare routière où un mini-restaurant est dressé pour servir les passagers. Il est 18h 55', l'appel du muezzin du quartier El-Djebbès, se fait entendre dans toute la ville. L'appel à la prière a mis fin à toute discussion pour céder la place au cliquetis des cuillères. Plus besoin de s'attarder, chacun des jeûneurs a déjà la bouche pleine de chorba qui lui fait face depuis plus d'un quart d'heure. Les bénévoles s'activent à ce qu'aucune table ne reste vide. Les paniers de pain sont remplis au fur et à mesure qu'ils se vident. Dans cette ambiance, Hadj Mohamed rappelle à ses bénévoles qu'eux aussi avaient jeûné et qu'ils doivent au moins prendre quelques dattes. A noter que seulement quelques bénévoles chargés du nettoyage qui, au moment des desserts, prennent place pour manger. Les autres bénévoles quittent le resto et retournent chez eux pour manger en famille. Seul Hadj Mohamed, depuis plus de 10 ans n'a pas mangé chez lui avec ses enfants, sa femme nous a fait cette confidence : «Si tu le retrouves, dis-le moi». Pour El-Hadj Mohamed et son groupe de bénévoles, d'autres actions de solidarités sont en préparation : la circoncision, les fournitures scolaires, les soins pour les malades et les aides aux familles nécessiteuses.