Tous les supports, camionnettes, tables, camions et étals de fortune sont utilisés pour vendre, quitte à bloquer la voie publique. Après avoir été libérés pendant quelques mois, les trottoirs sont réinvestis à nouveau par des vendeurs informels. Des quartiers entiers ont repris leur vocation acquise des années durant, consistant à être des bazars à ciel ouvert, où tout se vend loin de l'œil du contrôleur. Pratiquement aucune ville n'échappe à ce phénomène décrié par les comités de quartier et les commerçants qui ne savent plus vers qui se tourner, leur activité légale étant concurrencée par des vendeurs qui n'obéissent à aucune règle commerciale. Les trottoirs sont squattés partout : stations de bus, parcs d'attractions, jardins publics sont transformés en souk. Parfois, il serait plutôt plus correct de les qualifier d'arène, tellement les bagarres sont légion. C'est valable par exemple pour cet espace qu'est devenue la station de bus de Boumati, dans la commune d'El Harrach, où les transporteurs ne trouvent plus aucun accès. La gare est transformée en un immense marché où toutes sortes de marchandises sont étalées. On trouve des vêtements, des articles ménagers, même des produits alimentaires, des confiseries et des sandwichs prêts à la consommation. Entre deux étals anarchiques, une mare de boue et des nuages de poussière agressent le regard. Une station de bus ? Plutôt une décharge, vu l'état de décomposition des ordures entassées et des amas de cartons çà et là. Pour quitter cette ville, il est plus aisé de prendre un taxi clandestin que d'en dénicher un réglementaire. «Nous sommes pourchassés par les policiers qui veillent au strict respect des panneaux d'interdiction d'arrêt et de stationnement. Voyez vous-mêmes, comment ce clandestin est en train d'effectuer sa transaction, sans que le bonhomme en bleu ne l'inquiète. Et pourtant, on nous a promis un Etat de droit», ironise un chauffeur de taxi en désignant un «confrère informel». Au grand bazar de Baraki A quelques kilomètres de là, dans une autre commune, à Baraki, plusieurs quartiers se trouvent «coincés» par les étals informels. Les artères principales de la ville sont prises en «otages». Des camionnettes, des tables, des camions. Tous les supports sont valables pour vendre, quitte à bloquer la chaussée. Les trottoirs sont quasi invisibles. «Ils sont squattés et départagés. De véritables batailles éclatent entre les vendeurs suite à des litiges liés à la délimitation des territoires. Il y a eu des bagarres à l'arme blanche et des représailles qui se sont soldées par des blessés. Nous n'osons plus passer par ces rues quand il y a des querelles», témoigne F. M., membre d'un comité de quartier, qui a préféré s'exprimer sous le couvert de l'anonymat. «Nous avons organisé des sit-in, nous avons saisi toutes les instances de l'administration locale et des services de sécurité, sans aucun impact sur le terrain. Certains d'entre nous sont personnellement ciblés par les vendeurs qui n'hésitent pas à nous menacer», révèle notre interlocuteur qui avoue avoir été pris pour cible par des vendeurs informels au début de l'opération de l'éradication de ces étals, au lendemain de l'installation du gouvernement actuel (en septembre) ayant promis une prise en charge du fléau. Les membres du comité de quartier affirment que «les familles étouffent vraiment sous le poids de l'informel. Celles qui ont les moyens sont déjà parties ailleurs, vers d'autres sites plus calmes, la situation est invivable. Nous ne pouvons même pas enterrer nos morts dans la dignité. L'Etat est absent, du moment qu'une dépouille ne peut pas être sortie du domicile mortuaire, sans qu'un combat ne soit mené au préalable avec les ‘‘intouchables'' qui bloquent les rues et les trottoirs». Le porte-parole de l'Union générale des commerçants et artisans algériens (UGCAA), M. Boulenouar, affirme que le retour de l'informel est en force dans toutes les grandes villes. «Toutes les wilayas sont concernées. Nos adhérents se plaignent du retour de ces étals depuis quelque temps. L'informel monte en puissance même au niveau du gros et cela touche tous les créneaux commerciaux», ajoute-t-il. «La police s'est rétractée» La police est pointée d'un doigt accusateur : les agents de la police maintenus en poste au niveau des rues investies par les vendeurs informels ont joué un rôle primordial dans l'opération lancée en grande pompe par plusieurs ministères au lendemain de l'installation du gouvernement de M. Sellal. Plusieurs réunions ont été consacrées à la lutte contre l'informel, le tout a été couronné par le déploiement des services de la police qui ont réussi à maintenir les espaces publics hors de portée des vendeurs à la sauvette. La présence des hommes en bleu était dissuasive pour ces vendeurs qui tiennent à ne pas être poursuivis ou à perdre leur capital réalisé après des années «de labeur sur les trottoirs». Le ministre de l'Intérieur a promis une fin très proche du fléau. «Concernant l'organisation des marchés informels, il est prévu qu'elle soit réglée avant le mois de Ramadhan prochain avec la réhabilitation et l'intégration avant la fin de l'année (2012, ndlr) de quelque 8000 commerçants», a-t-il déclaré en novembre dernier après une réunion dédiée à la lutte contre l'informel. C'est l'éternel jeu au chat et à la souris. Dès que la police retire ses agents, les vendeurs en profitent pour se déployer. Actuellement et c'est remarquable, ce sont les vendeurs qui l'emportent. Certains commerçants n'hésitent pas à faire un lien entre le retrait de la police et la présidentielle de 2014. «Les décideurs ne veulent certainement pas avoir à gérer les conséquences d'une guerre contre l'informel qui pourrait engendrer des foyers de résistance défavorables aux conditions de préparation de l'élection, d'où ce relâchement.» Un raccourci qui a beaucoup de partisans chez les habitants riverains de ces immenses marchés informels. Gros bonnets, pas de souci Les représentants des commerçants s'interrogent sur la finalité de lancer une opération d'éradication des étals informels, si les gros bonnets ne sont même pas inquiétés. «Au lieu de pourchasser les vendeurs à la sauvette et saisir leurs marchandises, il faut tarir leur source d'approvisionnement. Comment veut-on obtenir des résultats avant le mois de Ramadhan, alors que les marchés de gros fonctionnent dans le circuit informel ?», s'interroge M. Boulenouar. Pour les observateurs, l'Etat a fait machine arrière en janvier 2011 sur l'obligation d'utilisation de chèques pour les transactions commerciales et la présentation de factures. Et les barons de l'informel, les gros bonnets, comme les nomment les commerçants, ne se sont jamais sentis aussi puissants. L'Etat a ainsi signé son échec contre cette «puissance» qui menace l'économie nationale, et ce n'est pas en pourchassant les vendeurs dans la rue que la réglementation sera respectée. Il faut rappeler dans ce contexte que les projets de réalisation de marchés de proximité au niveau local n'ont pas donné les résultats escomptés. En l'absence d'une solution alternative, les vendeurs ne seront pas près de lâcher prise.