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Simone De Beauvoir, le goût de la vie
« On ne naît pas femme, on le devient »
Publié dans El Watan le 20 - 04 - 2006

Tout le monde a reconnu la phrase fameuse de Simone de Beauvoir dont je m'interdirai de célébrer ici le vingtième anniversaire de la mort. Quelle association mal faite de mots faits pour se détester. Plutôt célébrer la vie et la vingtaine d'années de toutes ces jeunes filles d'aujourd'hui qui tentent de devenir femmes après être nées filles.
Je sais que la grande Simone ne voit pas d'un mauvais œil que sa place, celle qu'elle occupait en son temps, en ses vingt ans, en son pays, soit occupée par des jeunes d'un autre pays, en d'autres temps. Jalouse, l'histoire ne veut pas laisser à la seule nature l'horreur du vide. Née en 1908, Simone de Beauvoir est morte en 1986, six ans après Jean-Paul Sartre qui reste, malgré tout, en dépit de tout, l'homme de sa vie. Qu'importe la contingence de certaines aventures, pourvu que le nœud central reste et résiste au temps. Affectueusement surnommée « Castor » (en anglais « beaver » comme Beauvoir), Simone de Beauvoir a laissé dire et s'installer une image d'un couple qui ne pouvait que lui faire de l'ombre, tant celle de Sartre était immense. Pendant des années, elle a stocké des bouts de vie avec lesquels elle a bâti une existence à deux, résistant aux crues et décrues de l'âge et des histoires, un formidable existentialisme affichant au premier plan la liberté du sujet. Deux sujets. L'un meurt en premier, ne laissant à l'autre d'autre choix que l'impossibilité de le retrouver là où il est. C'est ainsi. La mort sépare et ne réunit pas. C'est déjà beaucoup que deux vies aient pu si longtemps s'accorder. Donc, Simone de Beauvoir sans Sartre, en elle-même et pour elle-même, bien avant la désertion forcée du premier sujet qui défait physiquement un couple vedette en ces années de luttes sociales et historiques. En ce temps-là, l'intellectuel avait son mot à dire et à engager. Seconde Guerre mondiale, capitulation pétainiste, occupation allemande. A cette violence faite à la nation française, Simone de Beauvoir oppose l'acte de résistance nationale et patriotique. Lorsque cette même nation exporte la violence qu'elle a combattue sur son sol, la femme de lettres s'invite au rendez-vous que les peuples colonisés se donnent pour disposer d'eux-mêmes. Sujet à part entière, Beauvoir dit non à l'Algérie française. Non à l'oppression et au déni de justice. L'existentialisme rend visite au peuple algérien en devenir de sujet de sa propre histoire. Pour devenir, un peuple devait naître d'abord. C'est plus compliqué quand il s'agit du devenir d'une femme qui est née. Alors Simone de Beauvoir engage un autre combat, plus long, au succès douteux. Continuer à vivre et écrire. Née dans une famille bourgeoise, la petite Simone a tout fait pour déranger sa destinée de jeune fille rangée. Cette fille a eu très tôt le goût du désordre bien pensé face à un ordre bien pensant. Pas question de se laisser impressionner par des normes qui ont des sens interdits. Le sens que Beauvoir permet à sa vie, c'est son affaire, mais pas seulement. Car, après tout, ne lui suffisait-il pas de vivre libre, comme une femme qui n'a jamais eu à éprouver sa féminité comme une gêne ou un obstacle ? C'était une chance, mais Simone de Beauvoir n'a pas oublié qu'il lui fallait prolonger sa naissance par un devenir. Refuser de n'être que femme, même libérée. Forger un bon plan, comme un castor qui fait barrage à l'insipide insignifiance. Un vrai plan d'action et de travail contre l'oppression sociale et l'Histoire qui voue à l'infériorité. J'écris ce que je suis, et je fais ce que je dis. La logique intellectuelle est impeccable de cohérence. Le but ? Donner à ses lecteurs du goût, le goût de sa vie. Quelque chose qui sent bon la lutte et la résistance, l'encre, la poudre et le soufre sans les effets sulfureux qui s'attachent au « deuxième sexe ». Quelque chose d'ineffable qui nous fait rêver d'une époque où la liberté du sujet était au cœur d'une doctrine existentielle. En ce temps-là, l'intellectuel avait son mot à dire et le mot était entendu. En ce temps-là, on ne pouvait se permettre de jeter Voltaire en prison. Heureux temps où l'intelligence politique coïncidait avec l'intelligence tout court. Cela fait vingt ans qu'un Castor ingénieux et industrieux est mort en même temps qu'un siècle qui, dit-on, fut celui des intellectuels. La place paraît vide, et les prisons sont remplies. Au menu de nos existences ordinaires, des guerres, des crises et des conflits qui pourraient être autant d'occasions de dire non à l'oppression et à l'injustice. Je retiens ici et là des images de filles, une jeune étudiante qui laisse sans voix un ministre de la République française passé maître dans l'art du discours, une autre étudiante, algérienne celle-là, qui cloue le bec à un recteur perché sur ses hauteurs, se croyant inattaquable. Rêveuse incorrigible, j'étais prête à croire à la force nouvelle du sexe faible, plusieurs décennies après l'épisode historique des moudjahidate renvoyées à leur foyer naturel et définitif. Et puis d'autres signaux s'allument ici ou là, dans notre quotidienneté normale et morne. Des voix tressées au masculin-féminin. Pas nombreuses. De vrais petits castors en devenir. Une jeunesse avec un bon plan. Faire barrage à l'insignifiance et placer au premier plan de son existence la liberté du sujet. Comme au bon vieux temps de l'existentialisme défunt, bien loin d'un féminisme étroit et rédhibitoire. C'est exactement ce que Simone de Beauvoir réclame en conclusion du deuxième sexe : la nécessité d'une lutte antisexiste. Un homme ? N'importe qui ne peut pas le devenir.

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