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Quand l'Arabie Saoudite joue avec le feu
Exécution du dignitaire religieux saoudien Nimr Baker Al Nimr
Publié dans El Watan le 04 - 01 - 2016

Tout le monde redoute aujourd'hui que l'aggravation de la tension entre l'Iran et l'Arabie Saoudite alimente les guerres par procuration que se livrent déjà les deux puissances régionales au Proche-Orient.
L'Arabie Saoudite, en décidant d'exécuter samedi le dignitaire chiite Nimr Baker Al Nimr, a envoyé un très mauvais signal autant à ses populations chiites qu'à l'Iran voisin avec lequel elle entretient des relations exécrables depuis plusieurs années. Le message de Riyad est aussi limpide que l'eau de la source de Zamzam : La monarchie wahhabite ne concédera rien à la minorité chiite saoudienne qui manifeste depuis 2011 pour le «droit d'avoir des droits», dont justement cheikh Nimr Baker Al Nimr était le leader politique incontesté, et exclut également toute idée de détente avec Téhéran qui se présente un peu comme le protecteur des minorités chiites «opprimées» du Moyen-Orient.
Plus qu'une simple condamnation, la décapitation de Nimr Baker Al Nimr est donc une provocation claire qui vient attiser un peu plus la guerre de leadership qui oppose Riyad à Téhéran dans la région. Les saoudiens savaient parfaitement que l'exécution Nimr Baker Al Nimr allait provoquer une onde de choc dans le monde chiite.
Dans un Orient déjà empêtré dans des crises profondes, le geste des Saoudiens aurait pu mettre le feu aux poudres. Heureusement, Téhéran semble avoir décidé de calmer le jeu et de ne pas se laisser entraîner dans la surenchère saoudienne. En se contentant uniquement d'espérer que la «main divine» vengera l'exécution de Nimr Baker Al Nimr, le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, invite ainsi à éviter l'escalade.
Du moins c'est ce qui semble être le cas pour le moment. Après tout, si Nimr Baker Al Nimr est chiite, il ne reste pas moins un «sujet» saoudien. Dans l'absolu, Riyad peut effectivement invoquer le fait que c'est une question de politique intérieure dont n'a pas à se mêler Téhéran. La décision de la justice iranienne de poursuivre les manifestants ayant incendié samedi soir l'ambassade d'Arabie Saoudite à Téhéran participe ainsi de cette volonté des Iraniens de se contenter de faire uniquement dans la condamnation et la dénonciation.
Les chiites crient vengeance
Si les autorités iraniennes ont opté pour la retenue dans cette affaire, la rue à Téhéran et les minorités chiites dans les pays arabes sunnites appellent néanmoins à venger le dignitaire religieux chiite saoudien, sacrifié sur l'autel de la géopolitique régionale. C'est ainsi que plus d'un millier de personnes ont manifesté hier dans deux lieux de la capitale iranienne pour protester contre l'exécution de Nimr Baker Al Nimr.
D'autres rassemblements ont également eu lieu dans d'autres villes iraniennes. De son côté, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a accusé hier l'Arabie Saoudite de «terrorisme». Dans un discours retransmis sur la chaîne du Hezbollah, Al Manar, il a estimé que la mise à mort samedi de cheikh Nimr «dévoilait le vrai visage de l'Arabie Saoudite, le visage despotique, criminel et terroriste».
Nimr Baker Al Nimr, 56 ans, avait été condamné à mort en 2014 pour «terrorisme», «sédition», «désobéissance au souverain» et «port d'armes». C'est la famille régnante des «Al Saoud qui, depuis des décennies, enflamme» les tensions entre chiites sunnites, a encore accusé Hassan Nasrallah. «Il faut faire attention à ne pas transformer la question en (conflit) sunnite-chiite», a-t-il cependant averti.
Dans le même temps, quelques dizaines de personnes se sont rassemblées dans le calme devant le bâtiment des Nations unies dans le centre de Beyrouth et devant l'ambassade d'Arabie Saoudite, pour dénoncer l'exécution de cheikh Al Nimr. Au Bahreïn où les chiites sont majoritaires, les choses se sont moins bien passées, puisque les rassemblements pour dénoncer l'exécution de Nimr Al Nimr ont dégénéré en affrontements ayant fait des blessés.
Ils se sont produits dans plusieurs localités chiites de la banlieue de Manama, où la police a tiré des gaz lacrymogènes et, dans certains cas, des balles de chevrotine en direction de manifestants qui ont lancé des cocktails Molotov. Cheikh Nimr était vénéré par la communauté chiite. Des manifestations similaires ont également eu lieu au Pakistan et au Cachemire. La mort de cheikh Al Nimr Baker Al Nimr, figure de la contestation contre le régime saoudien, a aussi provoqué la colère dans les communaÒutés chiites d'Irak et du Yémen.
La communauté internationale condamne
L'exécution de Nimr Baker Al Nimr a, par ailleurs, valu à l'Arabie Saoudite un déluge de critiques au niveau international. Les plus grandes capitales occidentales ont «déploré profondément» l'application par Riyad de la condamnation à mort prononcée en 2014 par la justice saoudienne à l'encontre du dignitaire religieux chiite. «La peine de mort est un châtiment inhumain que nous rejetons en toute circonstance», a indiqué à la presse un porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères.
La mise à mort de cheikh Nimr Baker Al Nimr a suscité aussi l'inquiétude de l'ONU et des Etats-Unis qui craignent qu'elle n'enflamme davantage les tensions entre chiites et sunnites dans la région. Le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a d'ailleurs appelé «tous les dirigeants de la région à chercher à éviter l'exacerbation des tensions sectaires».
Tout le monde redoute, en effet, aujourd'hui que l'aggravation de la tension entre l'Iran et l'Arabie Saoudite alimente les guerres par procuration que se livrent déjà les deux puissances régionales. Les craintes sont fondées surtout que Riyad et notamment la famille royale saoudienne jouent leur survie. Par conséquent, tout laisse présager que ce bras de fer va encore se poursuivre. La seule façon d'éviter le pire est que les Arabes et l'Iran négocient au plus tôt un plan de paix durable dans lequel la place de chacun devra être soigneusement délimitée. Car, dans cette région, aller vers le pire reviendrait à ouvrir la boîte de Pandore.


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