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Don Quichotte l'« Algérois »
Conférence - Cervantès et la culture arabo-musulmane
Publié dans Horizons le 23 - 02 - 2015

Miguel de Cervantès serait-il algérien ? Bien sûr que non. Même ses indéfectibles lecteurs parmi les nôtres n'oseraient une telle intrépidité. Et aucun chercheur dans le monde, aussi studieux soit-il, n'a, un jour, pensé à le... penser. Alors à le prouver... Mais pourquoi dès lors s'entête-t-on à coller, vaille que vaille, à l'auteur de Don Quichotte de la Mancha, cette « algérianité » que certains spécialistes s'efforcent, néanmoins, de reconnaître dans sa littérature ? Il est bien vrai que cet ancien captif des Raïs de Taïfa ottomane a passé cinq ans (1575-1580) cloîtré dans la grotte d'El Hamma à Alger, élevée, aujourd'hui, en sa mémoire et qu'un institut culturel espagnol porte son nom. D'où émane l'intérêt que l'ancien soldat de l'armée royale espagnole porte à la culture arabo-musulmane ? Une question à laquelle Mounir Salah, professeur de langue espagnole au département Interprétariat à l'Université d'Alger 1, a tenté de répondre au cours d'une conférence débat qui s'est tenue, dimanche dernier, au Haut conseil islamique à Alger. Si le premier roman de l'humanité (Don Quichotte de la Mancha) a été, et reste toujours, au cœur d'un intérêt mondial multiforme, les textes rédigés sur El-Djazaïr et sa culture berbéro-arabo-turco-musulmane passent, selon le conférencier, inaperçus. « Cervantès n'a pas été un captif comme les autres. Il a bénéficié tout au long de sa résidence surveillée d'une certaine liberté de mouvement et un traitement de faveur parce que l'armée ottomane le prenait pour un officier important, après avoir découvert, dans ses affaires, une lettre qu'il s'apprêtait à acheminer à ses supérieurs » explique-t-il en mettant l'accent sur sa conduite exemplaire durant son bagne. Cinq années tout au long desquelles le forçat lettré s'est frotté de près à la population locale, découvrant et analysant son mode de vie, ses us et coutume et sa religion qui l'émerveille. « En effet, Cervantès s'était étonné de voir à quel point l'Islam, à cette époque, était tolérant et ouvert sur les autres religions, chrétienne et juive, qui avaient droit de cité. Il a côtoyé de nombreux maures et a pu constater la propreté qui régnait dans la vielle cité », remarque l'universitaire. Et de pousser plus loin l'influence musulmane sur le célèbre bagnard : « Cervantès, selon quelques sources, aurait été tenté de se reconvertir à l'Islam mais sa peur de l'inquisition aurait eu raison de lui ».
Alger dans les textes
Après deux tentatives d'évasion (une fois via la mer et la seconde vers Oran) il fut libéré par Hassan le Vénitien, le chef de la redoutable milice des corsaires de la Régence d'Alger, mais après le payement d'une caution estimée à quelque 500 pièces d'or (soit l'équivalent de 200.000 euros). De retour en Espagne, il entame une longue et fatidique carrière littéraire qui s'est toutefois terminée sur un échec. Son chef d'œuvre ne fut reconnu et glorifié qu'après sa mort. Témoin de l'âge d'or ottoman qui prévalait dans la vieille médina, sous le règne du Dey Ramdhan Pacha (30.000 chrétiens vivaient en symbiose avec les 100.000 musulmans, sans parler des soldats captifs qui se convertissaient en masse à l'Islam et dont certains finissaient par occuper des postes de haute responsabilité au sein de l'appareil de la Régence), il entame une série d'écrits sur son séjour algérois. Dans deux pièces de théâtre distinctes, « La vie à Alger » et « Les Prisons d'Alger », très peu connues, hélas, de l'opinion publique nationale et mondiale. « Certains affirment que Cervantès a même pris un rôle lors de la présentation de l'une d'elle », surprend l'intervenant. Cervantès enchaîne, par la suite, et sublime en publiant une nouvelle, « Le Captif d'Alger », qui fera date après l'avoir insérée dans l'œuvre « Quichottienne ». Alliant fiction et réalité, l'histoire évoque l'aventure d'un captif chrétien avec Thuraya, une musulmane berbère dont il s'éprend de la beauté inouïe et unique. Dans la foulée de leur idylle amoureuse, la jeune femme accepte de se convertir au christianisme pour accompagner son prince charmant en Ibérie est ainsi échapper aux bûchers de l'inquisition. Dans cette nouvelle, le Manchot (il a perdu son bras dans la guerre en Tunisie) cite plusieurs villes algériennes, dont Alger, ses portes, ses murailles, le Tombeau de la chrétienne, près de Tipasa, Cherchell, Oran... « A travers cette histoire d'amour, l'auteur met en scène tantôt l'émulation tantôt le conflit qui émaillait les relations entre les deux religions monothéistes » souligne ce spécialiste de la littérature espagnole qui conclut son intervention sur une donnée qui fait remous jusqu'à aujourd'hui au sein des cercles du fondateur du roman moderne : « Quelques spécialistes soutiennent la thèse selon laquelle Cervantès se serait appuyé, pour d'autres aurait carrément copié, Don Quichotte de la Mancha d'un manuscrit écrit par un auteur arabe du nom d'Ahmed el-Bendjli », indique le conférencier en précisant que fautes d'arguments scientifiquement et académiquement prouvés, la source arabe du premier roman de l'humanité demeure une probabilité, mais qui ne trouve toujours pas de réponse », conclut-il. Origine arabe ou non, il aura fallu tout de même attendre jusqu'à 1957 pour voir la première traduction en arabe du chef d'œuvre universel.


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