Mouammar Kadhafi a appelé, avant-hier, les Libyens à libérer leur pays "des traîtres et de l'Otan" tandis que les insurgés qui opèrent dans l'Ouest s'employaient à priver Tripoli d'une importante voie de communication. Le message de Kadhafi a été enregistré sur une ligne téléphonique de mauvaise qualité et retransmis par la télévision d'Etat. Quelques heures plus tard, son ministre de l'Intérieur arrivait au Caire avec des membres de sa famille sur fond de rumeurs laissant entendre qu'il abandonnait le "guide" libyen. Selon des sources autorisées à l'aéroport du Caire, Nasser al Mabrouk Abdullah est arrivé avec neuf de ses proches en provenance de l'île tunisienne de Djerba. Il a dit à des responsables de la sécurité égyptienne qu'il était en vacances. Malgré les démentis du régime kadhafiste, on rapporte de source fiable que des représentants du gouvernement et de la rébellion ont eu des discussions dimanche dans un hôtel de Djerba sur un règlement éventuel du conflit engagé en février. Abdel Elah al Khatib, émissaire spécial de l'Onu chargé d'étudier les moyens de régler le conflit libyen, est arrivé en Tunisie pour prendre part à des négociations, a annoncé lundi le ministère tunisien des Affaires étrangères. L'émissaire du secrétaire général Ban Ki-moon a été reçu, hier, par le chef de la diplomatie tunisienne et a rencontré ensuite "les parties libyennes". SEULE RAFFINERIE EN ACTIVITE En réalisant samedi une progression spectaculaire, les rebelles ont pris le contrôle de Zaouïah, à 50 km environ à l'ouest de Tripoli sur la côte, ce qui leur permet de bloquer les livraisons de vivres et de carburant en provenance de Tunisie et destinées à la capitale. Tripoli ne semble pas directement menacé dans l'immédiat, mais les rebelles contrôlent à présent la côte aussi bien à l'est qu'à l'ouest de Tripoli. Au nord, un blocus naval assuré par l'Otan est en place et, au sud, des combats sont en cours. "La chute de Zaouïah pourrait constituer l'étape la plus importante pour les rebelles depuis la libération de Misrata", note Shashank Joshi, du Royal United Services Institute de Londres. "La ville abrite la seule raffinerie de pétrole du régime en activité." Des rebelles ont toutefois rapporté que les troupes de Kadhafi contrôlaient encore la raffinerie de Zaouïah. Un porte-parole des insurgés a par ailleurs affirmé que la ville de Gariane, à 80 km au sud de Tripoli, était aussi tombée aux mains des forces rebelles. "Elle est totalement aux mains des révolutionnaires. La brigade Sahban de l'armée kadhafiste a été écrasée et son armement a pu être récupéré", a-t-il dit, ajoutant que Kadhafi était désormais coupé du monde extérieur. Devant l'hôpital de Zaouïah, des médecins ont déclaré lundi que des tireurs isolés et l'artillerie kadhafiste avaient tué trois civils dont une adolescente. Les forces de Tripoli "nous tirent dessus à l'aveuglette", déclarait Walid, frère d'une femme blessée. DEPÔT DE MUNITIONS DANS UN HÔPITAL Un médecin a rapporté que l'hôpital universitaire de Zaouïah, qui compte 600 lits, avait été réquisitionné par l'armée et transformé en immense dépôt d'armes, en particulier l'étage situé en dessous de la maternité. Des Libyens fuyant vers le sud en voiture ont signalé des tirs à Harcha, entre Tripoli et Zaouïah. Un homme qui a requis l'anonymat a fait état d'accrochages entre les rebelles et l'armée dimanche soir dans la capitale. "Il n'y a pas d'essence, pas d'électricité, les prix alimentaires ont augmenté de 300%. On ne peut plus vivre comme ça", a-t-il dit. Dans son message diffusé durant la nuit, Mouammar Kadhafi a lancé: "Avancez, prenez vos armes, allez au combat pour libérer la Libye mètre par mètre des traîtres et de l'Otan." "Le sang des martyrs nourrit le champ de bataille", a poursuivi le dirigeant libyen au pouvoir depuis 1969. "La fin du colonialisme est proche. La fin des rats (rebelles) est proche, car ils s'enfuient...", a-t-il ajouté. Dimanche à Djerba, des agents de la sécurité ont barré à un journaliste de Reuters l'accès d'un hôtel où se tenaient des discussions entre représentants de l'insurrection et du gouvernement libyens selon une source informée. A Tripoli, le porte-parole du gouvernement Moussa Ibrahim a nié l'information en l'assimilant à "une guerre des médias contre nous". "Le dirigeant est ici en Libye, il combat pour la liberté de notre nation. Il ne quittera pas la Libye." Le discours de Mouammar Kadhafi faisait suite à une journée d'intenses opérations militaires dans le Nord-Ouest libyen où les rebelles ont dit avoir pris le contrôle de Sourmane, à 70 km environ à l'ouest de la capitale, et attaqué Gariane, à 80 km au sud de Tripoli. LES USA "ENCOURAGES" Les Etats-Unis se sont dits, hier, encouragés par la progression des rebelles libyens vers la capitale Tripoli, bastion des forces fidèles au colonel Kadhafi. "Nous sommes très encouragés par la progression des rebelles", a déclaré à la presse la porte-parole du département d'Etat, Victoria Nuland, en faisant référence aux percées qu'ils ont réalisées notamment à Zawiyah. Les rebelles ont revendiqué la prise de la majeure partie de la ville, mais les forces loyales au colonel Kadhafi ont bombardé, avant-hier, le cœur de ce port stratégique, a ajouté Mme Nuland. "Ce que nous observons, c'est un effort de la part des rebelles pour couper les routes d'accès à Tripoli et augmenter la pression sur Kadhafi", a-t-elle ajouté. Ils contrôlaient aussi toutes les zones résidentielles de Brega, à l'est, mais des combats contre l'armée du régime se poursuivaient dans l'ouest de cette ville pétrolière stratégique. Il s'agit de l'une des plus importantes percées des rebelles depuis le début du conflit il y a six mois. Parallèlement, des conversations sevretes ont eu lieu dimanche entre rebelles et représentants du régime à Djerba en Tunisie, selon une source proche de la sécurité tunisienne.