Il est, plus que bon, nécessaire de regarder ce qui se fait dans le monde et d'en profiter. Mais combien de pays ont réussi l'exploit de gérer plus mal, que le nôtre, la transition du système classique à celui dit ‘LMD' ? Pour être plus explicite : en existe-t-il ? 1- L'introduction du système LMD sans clôture de celui classique. On a ouvert les inscriptions dans la nouvelle licence tout en continuant à ouvrir celles dans la licence classique (DES). Autrement-dit, on a offert aux bacheliers, dans la même faculté et la même discipline, le choix entre les deux licences –celle classique1, de quatre ans, et celle LMD, de trois ans, et on a continué à le faire pendant plusieurs petites années. Faite à une époque où, partout dans le monde, on commençait déjà, et assez fort, à tenir l'actuel discours de la rigueur budgétaire -et de la compétitivité sur le marché international (ce qui passe, le plus souvent, par la réduction des couts)-, une telle gestion (des deniers publics) ne peut qu'être hautement surprenante. Mais ceci est peu de choses quand on se rappelle que nous sommes dans un pays où on se plaint –et officiellement- d'un grand déficit en encadrement universitaire, manque aussi quantitatif (nombre d'enseignants/ nombre d'étudiants) que qualitatif (proportions des hauts gradés). Ajoutons que, pour exprimer cette plainte, on s'est contenté –à juste titre- d'observer des pays aussi comparables et aussi voisins que le Maroc et la Tunisie, par exemple -c'est-à-dire, entre autres, des pays pas particulièrement moins sous-développés. Au-delà du corps enseignant, n'oublions pas combien il aurait été profitable de laisser le personnel administratif se concentrer sur ce tout nouveau système –au lieu de le lui imposer comme tache supplémentaire, alors qu'on ne peut point dire qu'il s'en sortait aisément en ne gérant que le traditionnel- et, ce faisant, lui permettre d'en acquérir un minimum de maitrise en un temps raisonnable ; maitrise de ce nouveau système, qui devait remplacer, totalement, l'autre. Le comble, dans toute cette histoire, est que, de tous nos Ministres (de l'enseignement supérieur), M. Harraoubia, sous le pouvoir duquel on a effectué ce passage au LMD, semble bien être celui qui a le plus parlé en termes de ce dit déficit, celui qui l'a le plus posé comme problème central de notre université nationale. Maintenant, on ne peut pas ne pas se poser la question de savoir pourquoi on a continué à ouvrir les cycles classiques. Etait-ce de crainte que le LMD ne réussisse pas ? Etait-ce la crainte qu'il ne soit pas aussi performant que le classique ? Remarquons que pour qu'on puisse, demain ou après-demain, invoquer de telles craintes, afin de rendre compte de ce qui s'est fait hier, il aurait fallu, tout d'abord, qu'on ne lance pas le nouveau système un peu partout et en même temps. Or, si dans certains établissements, il y a eu report d'un, deux ou trois ans, la raison en est que des responsables locaux (des doyens) ont souhaité prendre un peu de temps avant de passer à la nouveauté. Et, de surcroit, que ces derniers aient obtenu satisfaction s'explique, au fond, ni plus ni moins que par l'importance (primordiale) que M. l'ex Ministre accordait à la paix sociale, dans son secteur. En plus du fait que l'expérimentation possède un minimum de règles indiscutables, il faut souligner combien ce système (LMD) -pour lequel nous avons opté quelques petites années après son adoption par la France- date de bien plus loin que 2002 (ou 2003). Ajoutons qu'en ce qui concerne la durée –remarquablement courte- nécessaire à l'obtention du plus haut diplôme universitaire, dans cette nouvelle organisation, il n'y a aucune réelle innovation -dans le monde et, encore moins, dans les pays détenant les plus vieilles traditions universitaires (auxquels il faut, naturellement, ajouter le vieux Nouveau monde). Enfin, comment pouvait-on laisser la porte ouverte à un retour en arrière, ce qu'aurait exigé la pratique de l'expérimentation, alors que, tout en continuant à permettre les inscriptions dans la préparation de diplômes classiques, on a poussé l'encouragement vers le LMD jusqu'à user de moyens aussi peu éthiques que peu responsables ? N'est-ce pas ainsi qu'on a dit et, plus que laisser dire, encouragé à dire que le nouveau premier cycle allait débarrasser l'accès au second (master) -contrairement à l'ancien, où des masses de diplômés concourraient, chaque année, pour quelques postes en magister- de toute condition autre que lui-même2 (Bac + 3). A croire que, même en accédant au poste de premier patron de notre enseignement supérieur, Monsieur R. Harraoubia n'a pas eu l'occasion de constater –le moins du monde !- combien l'université algérienne s'est mise à distribuer des diplômes beaucoup plus qu'à former des compétences. Ceci est d'autant plus étrange que nous parlons d'un Ministre qui, contrairement à son prédécesseur, M. Amar Tou, venait (professionnellement) de l'enseignement supérieur et, plus encore, avait été Recteur d'université. D'autant plus étrange que le constat dont nous parlons est –tout à la fois !- fait par le commun des mortels (parmi nos compatriotes) et confirmé par des organisations internationales ...qui n'ont pas le temps –et, encore moins, d'intérêt à en tirer- de se consacrer au dénigrement de l'Algérie. 2- De la clôture du Magister. Le plus surprenant, et le plus grave, reste à venir. Alors qu'on a continué à ouvrir, malgré ce passage au LMD, des inscriptions en licence classique (de 4 ans), en DES et en formations d'ingénieurs, on a, subitement, un jour, décidé d'arrêter l'ouverture de magister. On l'a fait alors que des dizaines de milliers d'étudiants, parmi ceux auxquels on avait permis de s'inscrire pour la préparation de ces diplômes de 4 et 5 ans (post-bac), n'avaient pas encore terminé leur cursus (en graduation). On l'a fait –et c'est ici que réside le plus choquant- dans l'objectif d'empêcher des dizaines (si ce n'est des centaines) de milliers de jeunes diplômés de poursuivre leurs études. Du point de vue de l'intérêt de ces masses de diplômés (classiques), cet objectif était tout aussi injuste que manquant de morale. Du point de vue de l'intérêt de la communauté nationale, ou de celui de l'Etat entendu en tant que telle, la chose n'est rien de moins qu'un crime économique. Relevons, ici, que « rien de moins » ne contient pas « rien de plus ». On a fait payer, par ladite communauté, des formations de Bac + 3, Bac + 4 et Bac + 5, et, au terme de ces dépenses, tout se passe comme si on lui a annoncé que seuls ceux pour lesquels elle a déboursé le moins continueront leurs études et que seuls eux pourront finir Docteurs. Pour nous interdire de croire que M. l'ex Ministre a confondu entre le cout de la formation universitaire et les dépenses –comme celles faites pour le logement, par exemple- exigées par la sphère du ‘Social', il nous faut penser qu'il est juste d'en déduire que, pour lui, les titulaires du nouveau Bac + 3 sont plus capables –autrement-dit : plus méritants, d'un meilleur niveau- que les titulaires des classiques Bac + 4 et Bac + 5. Mais s'il en est ainsi, et par le plus élémentaire des bons sens, il faudra se poser la question de savoir pourquoi il a fallu débourser pour des formations, en 1° cycle, plus longues que trois ans –après le lancement de ce cycle court et après avoir ‘compris' (ou décidé) que ce dernier sera si meilleur formateur. Comprenons bien que le débit, pour la communauté nationale et son Trésor, ne se limite pas, ici, à quelques centaines de millions de dinars, et rappelons qu'à ce cout financier s'ajoute ce dont il a été question plus haut, à savoir la regrettable déperdition en termes d'encadrement pédagogique et administratif. Une chose est, toutefois, certaine : nul, à moins de s'égarer dans le non-sens, ne pourra jamais raconter que cette supériorité du nouveau 1° cycle, par rapport aux classiques, aurait été constatée à postériori, et la raison en est, tout simplement, le manque de durée nécessaire au recul et au minimum de bilan. Ce manque est d'autant plus marquant qu'à l'heure où on a commencé à agir en partant (explicitement ou implicitement) de cette prétendue supériorité –exprimée dans l'accès au master- le pays commençait à peine à avoir ses premiers licenciés LMD. De surcroit, si le cas contraire advenait, la responsabilité des décideurs risquerait de s'en voir alourdie : sauf sérieux travail de casse, il n'est absolument pas normal que du Bac + 4 et du Bac + 5 offrent (dans la même discipline) moins de savoir et d'instruction ...que du Bac + 3. Naturellement, si le LMD avait produit un tel miracle, on l'aurait su beaucoup plus tôt ...et ailleurs, dans le monde. Il est bien autre chose de dire, par exemple, que le LMD est plus efficace ; mais, ajoutons, sans attendre, que même cette appréciation –qui est autrement plus mesurée et plus modeste que celle (concrètement faite) par notre ex Ministre, et qui pourrait être intéressante à discuter- est loin d'être universellement partagée. Le plus révoltant, ici, est que la raison universelle –dans ce qu'elle a d'intelligence minimale- se serait attendu, sans nulle hésitation, à ce que les tous premiers diplômés, de tout (nouveau) système d'enseignement, soient beaucoup moins performants que ne devraient l'être leurs successeurs ...ceux qui en sortiront, une fois que le nouvel ordre se sera assez bien rodé. En synthèse, et en faisant totale abstraction de cette raison universelle, une question reste des plus troublantes : Pourquoi a-t-on, alors qu'on les considérait comme formant moins –ce qui est plus malheureux que si c'était seulement ‘beaucoup moins bien'- que le nouveau cycle de trois ans, continué à ouvrir les formations (classiques) de quatre et cinq ans ? Pour y répondre, le plus convenable nous semble être d'espérer qu'un jour, ne serait-ce qu'à l'occasion de la rédaction de ses mémoires, M. Harraoubia –qui, certainement, ne sera jamais obligé d'en rendre compte- sente le besoin de s'en expliquer. 3- Du retour au Magister. M. le Ministre a décidé de supprimer le magister et a exécuté sa décision. Toutefois, il lui a suffi que les diplômés (et étudiants) du Traditionnel commencent à réagir, à exprimer leur mécontentement, pour qu'il recule et qu'il décide d'en ré-ouvrir à volonté ! Inutile de s'attarder pour dire qu'un tel acte -qui ne pouvait être fait à la gloire de l'Etat- n'est qu'un des nombreux signes indiquant combien, pendant plus de dix ans, l'université algérienne a été dirigée sans la moindre réelle volonté (de bien faire) ni nul plan (sérieux) de développement. Inutile de revenir, non plus, sur le primat de la paix sociale. Le plus intéressant, ici, est de remarquer que la suppression du magister n'était pas une mauvaise décision –et il aurait été heureux que M. l'ex Ministre s'y tienne. Tout au contraire, après avoir commis la couteuse erreur de laisser l'ancien système cohabiter avec le nouveau, en graduation, le minimum était de ne pas poursuivre sur le même chemin, en post-graduation. Et après avoir essayé de fermer toute porte aux gradués du Classique –ce qui a atteint son comble avec les extrêmes facilités accordées aux premiers licenciés LMD-, le minimum de raison aurait exigé d'ouvrir le master 2 aux classiques, avec –absolument- des conditions d'accès (examen ou concours, sur dossier ou non). Les ingénieurs n'y auraient, fort probablement, vu aucun problème –n'est-ce-pas qu'auparavant ils avaient le magister, pareillement aux licenciés et DES ? On aurait pu aussi, les concernant, réfléchir à un master 2 plus court ou à des conditions d'accès plus souples. L'Algérie y aurait, entre autres, gagné en faisant l'économie d'avoir à gérer, aujourd'hui, en plus de trois doctorats3 -celui d'Etat et celui qui lui a succédé il y a près de vingt-ans, en plus de celui LMD-, et le master et le magister. Le pays y aurait gagné, aussi, en tant que Trésor public. Mourad Remaoun Notes 1- On a fait de même pour le DES et l'ingéniorat. 2- Il suffisait d'avoir le 1° cycle pour mériter l'inscription dans le sd ! Et pour cet accès, les Bac + 3 étaient censés plus méritants que les Bac + 4 et Bac + 5 ! Spécificité algérienne. 3- Et, en cette matière, tous les problèmes que nous savons.