Par Hiba Sérine A.K Uranium, nickel, coton, argent, sucre... Avant leur flambée actuelle, les marchés des matières premières ont déjà connu des heures chaudes. Entre bulles spéculatives et craintes de pénurie, retour sur les moments forts de leur histoire en cinq épisodes. Trois frères de Dallas font main basse sur "tout l'argent" du monde
METAUX PRECIEUX. En 1979, les frères Hunt tentèrent d'étrangler le marché de l'argent-métal afin de faire monter artificiellement son cours. Ils y parvinrent presque... avant de se ruiner. Les rumeurs de manipulations sur les marchés des matières premières ramènent toujours aux frères Hunt. En 1979, ces trois héritiers d'une famille de pétroliers de Dallas tentèrent d'assécher le marché de l'argent-métal afin de faire monter artificiellement les prix. Avant d'encaisser le pactole en revendant leurs stocks. Un "squeeze" devenu un cas d'école. Pour réussir à faire main basse sur "tout l'argent du monde", Nelson, William et Lamar Hunt empruntèrent des fonds en gageant une partie du patrimoine hérité de leur père, Haroldson Lafayette Hunt, considéré comme l'homme le plus riche du monde (toute ressemblance avec une série télévisée ayant existé...) Assécher le commerce Sur le marché à terme new-yorkais, ceux-ci raflèrent le maximum de contrats "papier" sur le métal - via une cascade de courtiers prête-nom. La pénurie était également organisée sur les lingots physiques. "Ils en achetèrent des tonnes, les expédiant par des avions dans des coffres en Suisse placés sous la garde des hommes travaillant dans leur ranch", devait relater le New York Times. Les trois frères réussirent à en mettre de côté plus de 10000 tonnes - lingots ou papier -, un stock dont la valeur représenta plus 15 milliards de dollars! Début 1980, la manipulation semblait réussir: le cours d'une once d'argent atteignait 50 dollars, contre 6 dollars un an et demi plus tôt. L'intervention de la CFTC - le gendarme des marchés à terme américain - allait sonner la fin de la partie. Afin d'éviter la paralysie du marché, celles-ci décidèrent d'augmenter le montant du dépôt initial dont tout acheteur de contrats à terme doit s'acquitter. Les trois milliardaires texans se trouvèrent incapables de régler le montant astronomique de ces "appels de marge". En quelques jours, leurs pertes dépassèrent 1 milliard de dollar.
Chute de la maison Hunt L'intervention de la CFTC ne fit que précipiter leur chute. Car les rois de l'argent étaient déjà pris à leur propre piège: loin d'assécher le marché, ces derniers, en provoquant l'envolée des cours, attirèrent un afflux de métal, les possesseurs de bijoux et d'argenterie se précipitant pour faire fondre leurs biens. La liquidation des positions accumulées par les Hunt prit des mois, et il fallut attendre 1981 pour que les cours retrouvent leurs niveaux d'avant la crise. Le "squeeze" manqué sur l'argent leur aurait coûté plus de 2 milliards de dollars. Un procès-fleuve débuta en février 1988. Décrétés persona non grata sur les marchés, condamnés à verser plus de 150 millions de dollars de dommages, poursuivis par le fisc américain, ils furent mis en faillite personnelle. En 1987, la valeur liquidative de leur patrimoine était estimée à 1,5 milliard... mais les trois frères devaient encore 2,4 milliards à leurs créanciers, rapportait le New York Times. William Hunt obtint l'autorisation de conserver sa demeure et le produit de la vente de ses antiquités. Fiche signalétique: argent La production minière de ce métal, dont le symbole chimique est Ag, a progressé de 3,6% l'an dernier pour atteindre près de 19400 tonnes, principalement en raison de l'expansion d'une mine chilienne et de l'ouverture d'un gisement en Bolivie. De quoi satisfaire pleinement la demande mondiale, en dépit d'une diminution de la fourniture d'argent recyclé, qui représente 13000 tonnes. Le déclin de la photographie argentique - celle-ci ne requiert que le dixième de l'argent consommé dans le monde, contre la moitié il y a vingt ans - n'a paradoxalement pas fait plonger l'utilisation du métal. L'industrie électronique et électrique représente plus de la moitié de la consommation mondiale et a vu ses besoins croître de 5%. Cela sans compter la demande des fonds d'investissement de type ETF: fin 2007, ceux-ci stockaient plus de 4000 tonnes de métal. Les cours mondiaux - qui ont progressé de plus de 150% en trois ans - suivent souvent ceux de l'or. Ils ont touché en mars dernier les 20 dollars l'once. Du jamais vu depuis... le "squeeze" des frères Hunt. PRODUITS TROPICAUX. L'envolée des denrées agricoles ne date pas de ces derniers mois. Au début des années 70 les prix du sucre avaient été multipliés par près de 50. Déjà la pénurie menaçait... Un boom des matières premières? Le sucre se traite 85% en dessous de son record historique de 1974! Ces derniers mois son cours a certes légèrement profité de l'engouement général pour les "commodities". Mais si peu. Surtout au regard de l'explosion du prix de 1974, qui mérite d'entrer dans l'histoire des bulles spéculatives. Au rang des personnalités qui ont su acheter au plus bas - et vendre au meilleur moment - on sera surpris de rencontrer François Pinault, l'homme à l'origine du groupe français PPR. Ce fils de paysan, qui avait quitté l'école avec le mépris des diplômes et plus tard repris la scierie de son beau-père, se bâtit une réputation de repreneur local en 1970. Le coup de François Pinault C'est un "tuyau" fourni par Roland Gadala, administrateur de Peugeot et de Saint-Gobain, qui permet à Pinault de réaliser son premier gros coup, selon la biographie de Pierre-Angel Gay et Caroline Monnot. Le sucre passe en effet de 1,4 cent la livre à 66,5 cents entre 1966 et son sommet de novembre 1974, une multiplication par 47. En France, Georges Conchon en fait un livre et Jacques Rouffio un film mémorable, avec Gérard Depardieu dans le rôle du truculent conseiller financier, et Jean Carmet celui d'un inspecteur des impôts qui perd toute sa fortune. L'histoire de cette spéculation s'explique par une subite réduction de l'offre de ce que les Perses, au VIe siècle av. J.-C., nommèrent "le roseau qui donne le miel sans le concours des abeilles". A la fin 1972, le marché a connu quatre excellentes récoltes successives. Et pourtant la consommation parvient à dépasser la production. Et mange les stocks accumulés. La demande est également soutenue par le retrait en 1969 du cyclamate - un substitut artificiel - par les autorités américaines de surveillance (FDA) en raison d'un risque de cancer. Vols à l'étalage Au début 1974, la hausse des prix fait s'envoler les rumeurs. De grands acheteurs constitueraient des stocks pour anticiper la poursuite de la tendance. Le mouvement atteint le consommateur. On dérobe des morceaux dans les magasins. Les invités offrent à leur hôte non plus une bouteille mais des paquets de sucre. Selon Jim Rogers, le célèbre investisseur et auteur de Hot commodities, les courtiers en sucre n'avaient pas alors une idée claire des raisons de cet engouement. Une rareté de la main-d'œuvre pour la récolte de canne? Une médiocre récolte de betteraves en Europe? Certains suspectent les mauvaises récoltes en Union soviétique. En pleine crise pétrolière, les capitaux arabes sont également soupçonnés de spéculer sur d'autres matières premières et de faire monter les cours. L'explosion du prix pénalise tout de même la demande à l'automne 1974. Et lorsque Washington publie une loi pour protéger ses producteurs, les cours sont déjà en train de plonger. En janvier 1977 le cours oscille à nouveau entre 7 et 9 cents. Cet été, il se traite à 14 cents. Fiche signalétique: sucre Sur la campagne 2007-08, la production de sucre devrait atteindre 170 millions de tonnes selon la Cnuced, soit une augmentation de 2,6% par rapport à la précédente. Les besoins mondiaux, en hausse de 2,7%, représenteront quant à eux 159 millions de tonnes. Les stocks disponibles représentent environ la moitié de la consommation. Le Brésil est clairement le premier producteur - et premier exportateur - avec 34 millions de tonnes, devant l'Union européenne (27 millions de tonnes), l'Inde (17 millions) et la Chine (12 millions). Les producteurs européens bénéficient d'un prix garanti, trois fois plus élevé que le cours mondial, dans le cadre de la PAC. Ce régime a été remis en cause par l'OMC en avril 2005. En termes de consommation, c'est encore le Brésil qui arrive en tête (56 kg par habitant), en raison de sa production de bioéthanol. L'Union européenne est à 35 kg, les Etats-Unis en dessous de 30 kg. Environ les sept dixièmes de la production sont consommés dans le pays d'origine.