Il y a quelques mois, je reçois un courrier qui porte cette adresse : “12 salopards, nouvelle ville, Tizi Ouzou". Cette lettre m'est, sans doute, parvenue parce que le facteur me connaît bien. Chacun comprendra que cela n'est pas, bien sûr, le nom officiel donné à cet important axe de la nouvelle ville. Pourtant depuis plus de 20 ans, le boulevard des Frères Belhadj est ainsi désigné. J'avais, en ce temps, fait part de mon indignation au maire de la ville et au premier responsable de la wilaya. J'avais également envoyé au bureau local du quotidien Liberté une copie de l'enveloppe dans l'espoir de susciter une réaction. Un petit billet est paru dans le radar de ce quotidien, en date du 19 janvier 2012. “Un médecin, dont le cabinet privé est situé au ‘'Boulevard des Frères Belhadj'' à Tizi Ouzou, a reçu tout récemment un courrier postal à l'adresse étonnante mais malheureusement insultante de... ‘'Boulevard des douze salopards'', et ce, à défaut de porter la dénomination officielle de ce grand boulevard, situé à la nouvelle ville de Tizi Ouzou". Un papier qui est passé inaperçu. Comme pour enfoncer le clou et m'indigner davantage, je reçois, à nouveau, il y a quelques jours, une carte de vœux qui porte la même adresse infâmante. Je dois dire que les vœux, comme l'adresse, ne sont pas passés. Ils me sont restés en travers de la gorge, d'autant que l'administration des postes ne s'est pas donné la peine – les deux fois – d'apporter, sur l'enveloppe, la rectification nécessaire. Inscrire l'adresse officielle. Ce boulevard, qui porte pourtant le nom de deux chahids bien connus dans la cité des Genêts, est devenu, du fait de l'indifférence ou de l'ignorance des fonctionnaires de cette honorable institution, une adresse tolérée, entrée dans les mœurs. Si les expéditeurs de ces missives sont pardonnables – ils ne connaissent pas le nom exact de la rue et il fallait bien envoyer, quelque part, ce courrier –, il n'y aucun pardon à accorder à l'administration des postes, chargée, quant à elle, de veiller à l'exactitude de l'adresse et à faire parvenir à destination l'envoi. Quand bien même les personnes chargées du tri postal seraient aussi des citoyens de la ville et auraient, comme tous, intériorisé et imprimé dans leur mémoire cette adresse dégradante. Faut-il leur en vouloir pour autant ? Tizi Ouzou, à l'instar de toutes les villes du pays, souffre depuis toujours de ce problème de dénomination des rues. En dehors des anciens quartiers de la ville “originelle" dont les voies de circulation ont été débaptisées au lendemain de l'indépendance, les nouvelles rues et cités qui y ont été bâties n'ont pas eu le privilège de recevoir une appellation officielle. En particulier à la nouvelle ville, une agglomération récente, née il y a moins de trente ans. Ici, quelques rares toponymes ont été attribués, mais les endroits concernés continuent d'être appelés par la population selon son bon vouloir. A l'exemple de la cité Djurdjura, qui est toujours appelée 600 logements – il y a deux cités 600 logements, à la nouvelle ville – ou encore de la cité Mohammed-Boudiaf qui garde depuis plus d'une vingtaine d'années l'appellation de cité des 2000 logements. Les raisons à cela sont à chercher dans les pratiques des pouvoirs publics et des autorités chargées de cette mission. Les citoyens qui résident dans ces quartiers ne sont pas consultés pour le choix des noms à donner et ne sont jamais conviés aux cérémonies officielles des “baptêmes". Des cérémonies dépouillées de leur caractère solennel parce que souvent faites à la sauvette par l'administration assistée de quelques anciens moudjahidine. Exclus de la décision, et parce qu'ils ne retiennent que le caractère officiel, les citoyens ne se sentent pas concernés par le toponyme attribué à leur cité ou à leur rue. Ils le boudent, l'ignorent et se détournent d'un attribut identitaire qu'ils ne reconnaissent pas parce qu'ils ne l'ont pas choisi. C'est précisément le caractère symbolique conféré au “baptême" qui concerne au plus haut point la population et qui aurait forcé l'adhésion des habitants à la démarche. C'est à ces derniers que devrait revenir, en définitive, le choix du symbole afin d'induire l'amorce du processus d'appropriation et d'identification à l'espace concerné. Faute de quoi, le lien à cet espace ne peut se construire et le sentiment d'appartenance trouver un aboutissement. Quitte à accepter une identité déshonorante comme celle des “12 salopards". Tout le monde, ici, à Tizi Ouzou - peut-être même dans la wilaya et au delà - connaît ce boulevard qui constitue un repère essentiel autour duquel tourne la vie économique de la Nouvelle-ville. Mais de plus ignobles odonymes existent dans ma ville, à l'exemple de celui de la cité “des corbeaux". J'apprends, aujourd'hui, grâce à ce colloque national “sur la toponymie et anthroponymie en Algérie" - qui s'est tenu, il y a peu, à Oran - que, cinquante années après l'indépendance, pas moins de 40 000 rues de la capitale algérienne n'ont pas eu le privilège de recevoir une identité et que mon pays “n'a pas eu de politique toponymique". Je ne peux m'empêcher de penser que les jeunes générations d'Algériens ont été privées des instruments indispensables pour structurer leur mémoire collective et construire leur histoire. Une mutilation qui en fait, chacun dans sa ville, des “apatrides identitaires" qui errent dans des quartiers et des rues anonymes, parce que sans nom. Les jeunes gens de mon pays devront, pour longtemps encore continuer à vivre dans des villes sans âme, sans identité. Quand à bénéficier des moyens modernes de circulation dans leur pays - je pense notamment au GPS -, cela ne sera pas pour demain. Ils devront attendre. Donner des noms à nos cités et à nos rues n'était donc pas une préoccupation pour les pouvoirs publics algériens. Pourquoi l'Etat algérien n'a pas mis en place une politique toponymique ? Pourquoi est-ce qu'il n'y a pas une autorité nationale qui lui est dédiée ? Des questions qui ont été posées par le colloque en question. Pour autant, ce devait être un objectif permanent et une initiative soutenue pour que l'onomastique des villes algériennes soit en phase avec leur développement urbanistique et les besoins de modernisation de la circulation des personnes. De plus, identifier les lieux, les places, les chemins et les voies de communication en leur donnant des anthroponymes, hagionymes, hydronymes, etc., participe de la nécessité de donner du sens à l'environnement dans lequel les individus évoluent. Apprivoiser les espaces, un comportement naturel - un rituel, une coutume ? - qui caractérise tous les groupes sociaux, quel que soit leur niveau d'évolution. C'est pourquoi, l'attribution de toponymes a toujours, au-delà du constant désir de contrôler les espaces, une signification sociale. Elle inscrit son objet dans l'impératif besoin de construire la mémoire et l‘histoire collectives. Elle est un processus indispensable à l'organisation des repères spatiaux mais elle a aussi et surtout pour objectif la consolidation du lien social et le renforcement du sentiment d'appartenance à la communauté. La dénomination des espaces participe à la construction d'un patrimoine commun qui fait consensus parce qu'il est édifié autour d'attributs partagés et de symboles fondateurs. La “houma" n'est pas un vain mot. C'est un vocable qui traduit bien l'obligation pour chacun de lui appartenir. C'est pourquoi, donner une identité aux différents quartiers et rues de la ville constitue une exigence sociale. Elle permet au citoyen, qui vit dans ses murs, de façonner, dans l'harmonie, la relation au lieu et le lien au groupe. Mais c'est aussi une exigence, je dirais géographique, parce qu'identifier des espaces de vie, et les voies de communication qui les unissent, permet également de conférer une identité à la communauté qui y réside, et de faciliter l'existence à la population locale et plus généralement aux visiteurs en leur permettant de bien s'orienter et d'évoluer dans des villes qui ont une histoire, une mémoire, une culture et une âme. Au fond, une politique toponymique invite à construire la mémoire collective et à écrire l'histoire. Des composants importants pour la promotion de la culture et de l'identité nationales. Des éléments sur lesquels une mainmise a été faite dès la libération de notre pays, en 1962. En effet, même si elle n'avait rien de scientifique, une politique toponymique a été mise en place au lendemain de l'indépendance. Elle était (et est toujours) centralisée, contrôlée, orientée et manipulée selon les besoins. Une mission devenue, aujourd'hui, impossible du fait de l'explosion urbanistique dans notre pays. Mais pour le pouvoir, il est impensable de perdre l'initiative, le contrôle, sur la procédure. La puissante organisation des moudjahidine (ONM) – satellite du pouvoir – y veille efficacement. Est-ce que c'est la perspective de ne plus exercer ce contrôle qui gêne les pouvoirs publics algériens ? Sans doute. En tout cas, il est indéniable que c'est la séquestration de l'identité nationale – parce qu'il s'agit de cela – et la prise en otages des attributs indispensables à sa construction, qui sont à l'origine de la situation désastreuse de la politique de la toponymie de notre pays ; quand bien même l'incompétence et l'incurie des autorités seraient aussi responsables, en partie, du désordre qui prévaut dans ce domaine. Le choix du nom à attribuer à une rue ou à une place doit non seulement faire consensus, mais aussi accommoder les décideurs du moment. Ce choix peut donc ne pas être définitif. J'en veux pour preuve le cafouillage révoltant qu'il y a eu autour du nom qui a été donné à l'ancien boulevard du Télemly d'Alger. D'abord dénommé boulevard Salah Bouakouir au lendemain de l'indépendance, il a été débaptisé 30 ans plus tard à la demande de Boudiaf pour recevoir le nom de Belkacem Krim avant d'être à nouveau rebaptisé, à l'arrivée de Bouteflika, au nom du premier. Les exemples de ce genre peuvent être multipliés. La tromperie permanente autour de la mémoire collective et la manipulation des symboles sont une constante de la gouvernance de notre pays. Chacun peut se rappeler les triturations dont a été l'objet, à la fin des années soixante-dix, le sigle de la JSK (Jeunesse sportive de Kabylie). Un club de football devenu l'étendard de la revendication culturelle berbère. Le pouvoir, qui ne voulait pas entendre parler de l'identité amazighe, avait, en ce temps, tout fait pour effacer le mot Kabylie de ce sigle. C'est ainsi que la JSK était d'abord devenue JET (Jeunesse électronique de Tizi Ouzou) puis à nouveau JSK, mais Jamya Sari∑ Kawkabi. La suite des événements a montré que rien ne peut arrêter la marche de l'histoire. La mémoire des héros de la guerre de libération a également fait l'objet de mystification, parce que ces derniers sont des figures mythiques gênantes. Quelques-uns ont été tout simplement bannis de l'histoire officielle. Des hommes de lettres et de culture ont subi le même sort. Nombre d'entre eux ont été frappés d'ostracisme ou excommuniés pour leurs idées et leur liberté de conscience. Non, l'Algérie ne souffre pas de l'absence d'une politique de la toponymie. Elle est l'otage d'une centralisation de la décision et elle souffre d'une gouvernance totalitaire qui interdit l'expression démocratique. Une gestion des affaires publiques qui encourage toutes les formes de forfaitures et qui met à la merci des clans dirigeants successifs le destin national. Chaque région du pays a ses héros, ses hommes de lettres et de culture. Il appartient à chacune d'elle de les honorer comme elle le souhaite. C'est pourquoi la toponymie doit être décentralisée et la décision restituée au peuple. Le président d'APC initiateur légitime du “baptême" veillera au bon déroulement de la procédure en associant notamment les citoyens (la société civile) dans le choix des toponymes à attribuer à leur environnement. Les représentations officielles, à l'instar de l'organisation des moudjahidine et des organismes en charge des affaires culturelles et scientifiques, veilleront à éviter toute forme de mystification ou d'imposture. Les héros de la révolution, les noms emblématiques du monde des lettres et de la culture, les hommes de sciences, etc., sont des icônes, des figures mythiques qui appartiennent au patrimoine commun. A ce titre, ils ne doivent pas être prisonniers d'une région ou d'une autre, leurs noms doivent être partagés et inscrits dans la mémoire collective et l'histoire de l'Algérie. Encore faut-il que les décideurs acceptent de démocratiser la vie publique et de rendre leur liberté à l'histoire de notre pays et à l'identité nationale. Faute de quoi, créer une autorité pour la toponymie ou une société savante d'onomastique serait une initiative vaine. M. D. *Psychiatre