Hier, à la mi-journée, des bombardements sur Bagdad ont fait au moins huit morts et trente-trois blessés parmi les civils. La capitale irakienne a connu ses pires moments depuis le début de la guerre. Les responsables américains, qui combattent le terrorisme — et le fanatisme religieux — depuis les attaques du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone, ont recommandé à leurs concitoyens de prier pour leur pays et leurs soldats engagés en Irak. Cette idée surréaliste est passée de son état théorique à l'étape pratique grâce au Congrès, le mythique Parlement américain qui comprend la Chambre des représentants (435 députés) et le Sénat (100 membres, à titre de deux représentants par Etat). Le Congrès a, en effet, adopté jeudi, par 346 voix contre 49 et 23 abstentions, une résolution exhortant les Américains à observer le jeûne et la prière pour venir en aide aux marines. “Un jour d'humilité, de jeûne et de prière” est nécessaire “afin d'obtenir la protection de la providence divine pour le peuple des Etats-Unis, leurs dirigeants comme leur citoyens.” L'institution législative a ainsi accédé au vœu du président George W. Bush, qui s'érige, pour la circonstance, en une sorte de commandeur des croyants si cher aux fanatiques religieux. Bush a dû s'inspirer de sa profonde foi catholique pour préférer à ce point s'en remettre davantage à Dieu qu'aux institutions internationales légales, notamment l'Organisation des Nations unies (Onu) dont il a bafoué jusqu'aux principes fondateurs. L'histoire de l'hyperpuissance mondiale rappelle que le prestigieux Abraham Lincoln a réclamé, en 1863, l'humilité de ses compatriotes devant Dieu “en se repentant de leurs péchés.” George W. Bush, à l'instar de ses prédécesseurs, clôt ses discours par cette expression religieuse si édifiante : “God bless America” (Que Dieu bénisse l'Amérique). L'image d'une Amérique pieuse n'est pas vraiment chose nouvelle ; et l'image de Bush croyant l'est encore moins. L'originalité c'est bien sûr cette résolution du Congrès adoptant pareille attitude à un moment où le monde semble se partager en plusieurs pôles dont celui évidemment des “croyants” et des “impies”. Un moment où les Américains, eux-mêmes, conduits par les fameux “faucons” de l'Administration Bush, divisent la planète non plus en sphères ou en blocs mais en axes. Axe du bien (comprendre l'Amérique et ses alliés), axe du mal (Irak, Corée du Nord, Iran, etc.). Cette logique manichéenne et cette forme de lutte continuelle entre le bien et le mal trouvent leur prolongement dans le comportement troublant du président de la plus grande puissance terrestre. Un chef d'Etat, le 43e du genre de son pays depuis 1789 et George Washington, qui se prévaut de prier (et c'est la réalité) chaque matin avant d'entamer sa journée de travail. Un chef d'Etat, jadis en proie à l'alcoolisme, qui a fini par se repentir et devenir un bon “guide” pour son peuple. Du moins croit-il le devenir. Il est aidé en cela par la puissance du lobby pétrolier auquel appartient sa famille depuis que son veinard de grand-père a fondé sa propre firme durant la première moitié du siècle dernier. Le Congrès sollicite la foi des Américains alors que s'élèvent, dans de nombreux pays arabes ou musulmans, les voix de la guerre sainte contre les “infidèles américano-britanniques”. L'imam de la plus grande mosquée de Bagdad a brandi, hier, lors de la prière du vendredi, une kalachnikov et appelé les fidèles au djihad. En Egypte, l'appel (au djihad) du grand mufti d'El-Azhar, Al-Tantaoui, est désormais largement suivi dans la rue ; les manifestants parmi les étudiants revendiquent la participation, au nom de Dieu, à la guerre contre les alliés. En Algérie, Abdellah Djaballah, président d'El-Islah, avait lui aussi appelé les Algériens et les musulmans à venir en aide à “leurs frères irakiens.” Sur le terrain des opérations, les attaques américano-britanniques continuent à faire des victimes parmi les civils. Hier, à la mi-journée, au moins huit personnes ont péri et trente-trois autres blessées dans des raids sur un quartier résidentiel de Bagdad. Les habitants d'Al-Mansour ont été surpris, vers midi trente (10h30, heure algérienne), par des tirs de missiles qui ont détruit trois maisons et endommagé plusieurs autres. Dans la nuit de jeudi à vendredi, la capitale irakienne, ville martyre, a subi les pires bombardements depuis le début de la guerre, le 20 mars. Sept personnes ont été tuées et 92 autres blessées, toujours parmi les civils. Les marines perdent de leur précision sans pour autant en éprouver le moindre remords. Les alliés ont également bombardé et partiellement détruit deux centres de télécommunications (Al-Rachid et Al-Ulwiya). Ils ont une nouvelle fois touché le palais présidentiel Es-Salam qui borde le Tigre et visé un campement de la Garde républicaine, unité d'élite de l'armée, et une base militaire située au sud de la ville. A Nadjaf (150 kilomètres au sud de Bagdad), les raids aériens ont fait vingt-six morts en quarante-huit heures, selon le ministre irakien de l'Information, Mohamed Saïd Essahhaf. Saddam Hussein est apparu à la télévision, le sourire aux lèvres, et exhorté les Irakiens à “résister à l'envahisseur”. Pendant ce temps, des militaires britanniques affirmaient que Bassorah, deuxième ville du pays, était loin d'être prise. L'armée américaine, elle, était toujours stoppée dans son avancée sur Bagdad par les militaires irakiens. Ces derniers tendent des embuscades à leurs ennemis et les arrosent de tirs nourris, les obligeant à arrêter leur progression. Les commandements américains et britanniques reconnaissent d'ailleurs les faits, affirmant que n'importe quelle armée serait obligée de se reposer après une semaine d'intenses efforts et de combats. “L'armée fait face désormais à une série de difficiles calculs dans sa campagne de renversement du régime”, de Saddam, écrivait le New York Times dans son édition électronique. Pendant ce temps encore, 12 000 hommes de la quatrième division d'infanterie de Fort Hood (Texas) et leurs chars Abrams faisaient route pour le Golfe. Cette division est la mieux équipée en matériels de haute technologie, selon les experts militaires. Elle ne devrait néanmoins pas être opérationnelle avant au moins une semaine. Le Pentagone, ministère de la défense américain, a décidé d'envoyer des renforts de l'ordre de 120 000 hommes pour renforcer les 300 000 militaires (américains et britanniques) déjà dans le Golfe (dont 90 000 sont en Irak). Le ministre irakien de la Défense, Sultan Hachem Ahmed, déclarait de son côté : “Nous ne serons pas étonnés qu'ils encerclent Bagdad dans cinq ou six jours mais la ville restera imprenable.” L. B.