« Le rap est la poésie de la rue. » C'est par ce raccourci que le jeune Belkacem Benchohra, alias Solo, se livre sans détour aux lecteurs d'El Watan. Rencontré dans sa ville natale, Mostaganem, où il séjourne actuellement en attendant la sortie imminente de son prochain album, cet écorché vif dissimule mal une très profonde sensibilité. Ayant connu la gloire et l'exil au pays de Ben Ali, il en revient plus décidé que jamais pour casser la baraque. Mais cette fois-ci, à partir de l'Algérie. Retour sur un parcours atypique et gros frissons en attendant le prochain album qui sera « 100% politique ». Comment un milieu conservateur a-t-il accueilli votre conversion au rap ? A mes débuts, en dehors de mon défunt père et de ma famille, c'était un véritable cataclysme autour de moi. Mais la plus grosse déception est venue de la direction de la culture de l'époque (1998). Ayant demandé à participer aux différentes manifestations culturelles, je reçois un niet catégorique de la part de ce directeur qui ira jusqu'à me refuser une symbolique subvention ministérielle. J'ai tout de même réussi à organiser, dans une quasi-clandestinité, le premier festival rap de l'ouest algérien. Pourquoi ce nom Solo ? En réalité je ne travaille seul que mes textes. Pour tout le reste je suis très ouvert au travail de groupe. J'ai d'ailleurs débuté ma carrière en formant mon propre groupe ou en travaillant avec des groupes déjà présents sur la scène, à l'image de MBS, NJA ou SDP dont j'étais l'initiateur. Ce n'est qu'une fois à Alger, après le départ de MBS en France que j'ai choisi ma propre voix avec Solo comme nom d'artiste. Actuellement, mes frères Samir dit NGA (21 ans) et Billal, alias Billal MC, âgé d'à peine 11 ans, m'ont rejoint afin d'assurer la relève. Désormais, le groupe s'appellera All Style. Déjà la relève alors que vous n'avez que 26 ans… Dans le domaine de la chanson engagée, tout est possible. Je ne vous cache pas que j'appréhende énormément la sortie de mon prochain album. Car il parle des choses de l'underground du système. Des vérités que le peuple algérien ne connaît pas et qu'il sera stupéfait d'entendre. Au niveau de l'ONDA, certains titres pourraient être censurés en raison de la teneur de certains textes. Il est d'ailleurs curieux de constater que des morceaux de raï, qui ne véhiculent que de la vulgarité, ne froissent nullement ces censeurs de l'ombre, alors que mes textes risquent de passer à la trappe. Pourquoi ne pas faire de textes consensuels ? Ça ne correspond nullement à l'idée que je me fais de l'artiste et de l'intellectuel. Surtout dans le monde du rap où il serait incongru de parler un langage aseptisé. Le public n'est pas dupe. Tout le monde aura remarqué l'alignement de certains chanteurs sur les thèses officielles. Pour eux, — je le déplore amèrement pour mes collègues — la chute sera terrible et ce ne sera que justice, car ce genre musical est né dans les quartiers où la misère trône à coté de la drogue, l'alcool et de toutes les autres déviations humaines. Comment rester insensible aux fléaux sociaux qui nous envahissent avec ostentation ? A ce rythme, vous risquez d'avoir des ennuis… Durant deux années et demie passées en Tunisie, j'ai pu apprécier le sens de l'hospitalité de la police tunisienne. C'est peu dire que d'affirmer que chez ce voisin, la liberté d'expression est totalement confisquée par le système. Ce sont les tunisiens eux-mêmes qui nous envient notre franc-parler et notre presse indépendante. C'est très curieux pour un jeune algérien de s'entendre dire à chaque coin de rue, au détour du moindre concert, que de tunisiens moyens souhaitent vivre en Algérie. Uniquement pour la liberté d'expression que tout le monde nous envie. C'est pourquoi, j'ai de suite bénéficié d'un véritable courant de sympathie qui se muera très rapidement en véritable consécration. Mon éditeur et quelques amis me feront rapidement savoir que si je voulais faire carrière, il fallait que j'évite de parler de la politique du régime. J'ai résisté pendant un certains temps mais le succès aidant, un soir que je chantais à Hammamet, je me suis laissé entraîner par mes vieux démons. A la fin du concert, alors que je n'avais pas encore quitté ma loge, je reçois la visite de la police tunisienne. Après un long interrogatoire, je suis relâché, non sans avoir signé un engagement de ne plus aborder les problèmes qui dérangent. Mes interlocuteurs m'avaient suggéré de ne parler que des maux sociaux drogue, alcool et de faire un peu le moraliste. N'y a-t-il pas une autre alternative ? En fait j'ai deux alternatives : aller en France et reprendre contact avec des groupes comme le marseillais Iam et produire là-bas. Mais je sais d'avance que ce ne sera pas une sinécure. Lorsque j'étais plus jeune, je rêvais de visiter l'Italie. Mais une fois sur place, ce rêve s'est transformé en un véritable cauchemar. J'ai alors compris que quelle que soit votre statut, vous êtes toujours considéré comme un étranger. C'était évident pour la France, ça l'est également pour l'Italie ou pour tout autre pays. C'est pourquoi ma préférence va à la seconde alternative, celle de rester ici et de prendre le risque de déranger en dénonçant toutes les dérives. Pourquoi cet entêtement qui peut paraître suicidaire ? Plutôt que d'aller en France, produire des albums, accepter qu'ils soient distribués sous le manteau dans son propre pays, je préfère prendre le risque ici. Tout en sachant que j'ai derrière moi des personnes qui ne me laisseront pas tomber si j'ai des ennuis avec le pouvoir. Encore faut-il que ces appuis soient solides… En réalité j'ai confiance en la presse libre de mon pays qui ne me laissera pas tomber. Dans le cas où un malheur m'arrivait, je suis prêt à l'accepter sachant que l'information ne pourra pas passer sous silence. Je fais confiance à mes amis journalistes qui ont fait preuve de beaucoup de courage. Si je venais à disparaître, je suis persuadé que mes amis ne se tairont pas. A vous entendre, la Tunisie serait un moindre mal. Pourtant, à vous en croire, les tunisiens ne partagent pas cet avis… En Algérie, la liberté d'expression et la démocratie existent mais elles sont limitées. Chez nous, en vérité, « ils n'ont pas osé » (Hachmou hada ma kane). Au Maroc, ils ont la royauté, en Tunisie, ils ont la république tunisienne et en Algérie, ils n'ont pas osé retirer « démocratique et populaire ». c'est tout ! Que mettre à la place ? Imbratoria (empire) (éclats de rires) Djazaïria. Un point, c'est tout ! C'est le titre de votre prochain album ? Inchallah !