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Eloge de la déraison impériale
«Affaire du Qatar» et calculs géostratégiques
Publié dans La Tribune le 20 - 06 - 2017

M. K. Bhadrakumar, ancien diplomate indien et analyste actuel des questions géostratégiques, note dans une chronique que D. Trump, s'est attaqué au Qatar de «sang-froid» (1). M. K. Bhadrakumar ne laisse aucun doute quant au sens : il s'agit d'une attaque préméditée, réfléchie, soupesée avec les structures U.S concernées par les questions internationales. Cela fait drôle, que ces questions internationales, soient encore appelées internationales, alors qu'elles déterminent plus que tout autre question, la politique interne des USA.
Mais c'est ainsi, il faut donc noter que la façon de traiter «l'affaire du Qatar» montre qu'elle est une question stratégique. Super stratégique. Tellement stratégique que «le fou du tweet» a posément réitéré, dans une conférence de presse conjointe avec le président roumain, Iohannis, le vendredi 9 juin 2017 à Washington, son accusation à l'endroit du Qatar de financement de l'extrémisme.
L'ancien diplomate indien, nous donne quelques repères : «Prima facie, Trump a donné un avertissement brutal au Qatar - «capitulez, sinon…». Cela s'est passé le lendemain de la déclaration provocante du ministre des Affaires étrangères du Qatar Cheikh Mohammed bin Abdulrahman al-Thani qui disait que son pays n'était «pas prêt à se rendre, et ne sera jamais prêt à se rendre, l'indépendance de notre politique étrangère».
Donc, ne vous trompez pas, c'est maintenant un face-à-face les yeux dans les yeux. Soit c'est le Potus qui baisse les yeux – soit c'est l'émir du Qatar. La communauté internationale retiendra son souffle.
En second lieu, Trump n'a pas seulement souligné son soutien aux décisions des Saoudiens et des Emiratis contre le Qatar, il a pratiquement admis qu'il était tout à fait sur la même ligne que la voie de confrontation empruntée par le roi Salman. En effet, Trump se rétracte de sa propre offre qu'il avait faite un peu plus tôt, le mardi, pour une médiation entre l'Arabie saoudite et le Qatar (que Riyad avait ouvertement rejeté.) En fait, Trump a révélé que la démarche saoudienne contre le Qatar émanait des discussions lors de sa visite à Riyad il y a trois semaines.
Troisièmement, Trump pourrait avoir lancé un avertissement à la Turquie pour dire que le prochain pourrait bien être le président Recep Erdogan. Trump a dit : «Je ne vais pas nommer d'autres pays, mais nous n'avons pas fini de résoudre le problème, mais nous allons résoudre ce problème. Nous n'avons pas le choix.» Maintenant, Erdogan a clairement déclaré que le blocus saoudien contre le Qatar doit être levé.
Le fait est que Trump s'est exprimé tout de suite après la décision de M. Erdogan jeudi de déployer des troupes turques au Qatar et, plus important encore, son rejet de la qualification antérieure de Trump (lors de la visite à Riyad) des Frères musulmans comme une organisation terroriste. Erdogan insiste sur le fait que les frères représentent un mouvement idéologique. Les tensions croissantes entre les Etats-Unis et la Turquie, deux alliés de l'Otan, acquièrent maintenant une dimension supplémentaire.
Il y a comme une attaque déterminée, féroce, sans pitié, j'allais dire contre les Frères Musulmans, créature certes des Anglais, mais également alliés et porteurs d'eau des USA ; leurs sherpas auraient dit les admirateurs des pays l'Himalaya.
Il y a huit ans, dans un discours dont nous n'avions pas compris, ses véritables visées Obama annonçait de façon codée, que l'ère était arrivée du transfert des pouvoirs aux Frères Musulmans au sein du Monde arabe.
Bush et Rice avaient décrété auparavant que ce même monde arabe (la région MENA qui inclut les pays du Maghreb plus la Libye et l'Egypte) devait muter en Grand ou en Nouveau Moyen-Orient.
Nous découvrirons par la suite, dans le développement de cette politique moyen-orientale, que le discours du Caire précisait que le contenu de ce nouveau Moyen-Orient morcelé en cantons ethniques et confessionnel aurait un contenu frériste.
Vous savez tous comment ce contenu fréristes a été mis en échec en Tunisie grâce à un mouvement populaire de contenu prosocialiste et en Egypte après une combinaison de luttes populaires et de manœuvres des hautes hiérarchies militaires.
Passionnantes question de savoir pourquoi des Etas comme ceux de la Tunisie et de l'Egypte ont pu tenir et résister en tant qu'Etats nationaux malgré la convergence de forces surpuissantes comme USA, du Qatar et d'autres pays du Golfe.
Passionnantes question, pour ce qu'elles peuvent nous éclairer sur les points de faiblesses ou de force de notre Etat face à une configuration complexe comme celles qu'ont connue l'Egypte, la Tunisie et la Libye.
Les leçons sont encore plus précieuses avec la Syrie qui a tenu si longtemps face à une conjuration mondiale inédite, nourrissant, finançant, armant, formant et encadrant des groupes de mercénaires venus de plus de 80 pays, pour abattre l'Etat syrien. C'est que les Frères Musulmans, épaulés directement et ouvertement par la Turquie devaient prendre le pouvoir et s'en assurer dans les quelques semaines qui suivirent l'insurrection programmée de longue date.
Dès le début de la destruction de la Libye, ce rôle des Frères Musulmans s'est manifesté par le statut accordé par les USA à la Turquie d'être la plaque tournante des réglementes politiques dans la Libye post-Kadhafi. Cela ne pouvait gêner les Anglais, eux-mêmes pères réels et spirituels des Frères Musulmans.
Il faut dire que de la Turquie des Frères était un modèle de gouvernance compatible avec la globalisation même si des signes avant-coureurs montraient qu'Erdogan était aussi bien que ses homologues un «président-démarcheur» de parts de marchés pour l'industrie turque aussi bien en Afrique qu'en Asie.
Bref, le retournement spectaculaire de Trump contre le Qatar peut très bien être compris comme un retournement contre la globalité du plan Obama.
Mais le plan Obama était aussi le plan de ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui «l'Etat profond», le «Deep State». Sauf que nous voyons pas ce qui peut cimenter, car il a l'air béton ce «Deep State», l'unité, donc la force, de ces dizaines de milliers de bureaucrates, qui reproduisent dans le changement sans alternance des élections américaines, la continuité sans failles de politiques programmées et projetées depuis des décennies.
Il s'agit d'authentiques doctrines de politiques étrangères, érigées en crédos, en croyance religieuses.
Personne ne me fera croire que Mme Victoria Nuland ou que son Kagan de mari sont capables de comprendre les facteurs historiques qui déterminent leur actions. Non pas qu'ils soient historiquement bêtes, ce qu'ils doivent être sans aucun doute, mais parceque cela excellerait toute idée de déterminisme historique par les facteurs économiques, sociologiques, culturels, politiques, qui dépasseraient de loin, en terme de causalité, les compétences des Kagan, mari et femme. Par contre, ce qui apparaît clairement, la transformation d'une politique en doctrine, donc un crédo religieux, pousse une compétition de l'extrémisme. Il faut être le plus disant, le plus extrémiste, le plus fanatique pour accéder, à l'intérieur d'une doctrine, à un leadership, une fonction, un statut, un poste.
Une fois la doctrine adoptée, il ne reste qu'à être le plus fanatique pour espérer être leader. C'est ce qui se passe dans les groupes islamistes et c'est ce qui les détruit, car de l'intérieur, on fait la chasse aux tièdes, aux mous, aux conciliateurs. C'est le point commun entre les groupes terroristes d'inspiration religieuse et le personnel du «Deep State». C'est peut-être même cet aspect qui explique, plus des éléments de simple rationalité des moyens conformes et adaptés, le tropisme de ce «Deep State» vers les organisations religieuses islamistes pour ce qui consiste à déstabiliser le monde musulman ou les évangéliques pour le reste du monde.
Bref, ce qui arrive à unir, administration américaine après administration américaines, des générations de bureaucrates des deux partis politiques, c'est le fanatisme.
Or, ce «Deep State» si attaché à la continuité des doctrines politiques en œuvre depuis si longtemps, de puis avant Bushe et Obama, n'a pas spécifiquement attaqué Trump sur cette question Qatarie.
Le Qatar a répondu spécifiquement aux accusations américaines. Il a rappelé qu'il a ouvert un bureau pour les talibans à la demande des USA qui cherchaient un lieu discret et commode pour négocier avec les Talibans. Il a également souligné que le Qatar héberge une partie importante des dirigeants de Hamas, dont Khaled Mechââl, à la demande des USA avec pour mission de les éloigner de l'Iran (Tiens, tiens !).
Il a donné la parole à Qaradaoui, car il était le Muphti de l'Otan, celui qui a rendu licite le meurtre de Kadhafi, le meurtre de Bachar el Assad (pas plus coupable d'ailleurs que Fabius qui a délivré la même Fatwa) et qui aurait rendu licite le meurtre de tout autre dirigeant arabe ou même de milliards de musulmans si on le lui avait demandé avec suffisamment d'or comme argument.
Toutes les personnes encore en bonne santé mentale ont dû partir d'un fou rire planétaire d'entendre les Saoudiens reprocher aux Qataris de financer des groupes terroristes.
Mais quelle raison a poussé les USA à allumer le feu de la guerre contre le Qatar malgré ses bons et loyaux services ? L'argent bien sûr, de son fonds souverain. Entre 350 et 380 milliards de dollars selon de nouvelles estimations, les précédentes parlaient de 380.
Nous avons appris cette semaine qu'en plus de cette argent, circulent 340 milliards de dollars de liquidité.
Mais de nouvelles analyses sont produites dans les médias arabes du Moyen-Orient, et de nouvelles informations circulent. D'après les analystes, il a été demandé au Qatar de larguer le Hamas, d'arrêter son financement pour l'étrangler et l'affaiblir lors de la prochaine agression israélienne.
Le but : c'est de permettre à Israël de développer sans entrave une agression tellement terrifiante que les Ghazaouis exileraient en masse au Sinaï où une zone d'accueil leur serait réservée qui deviendrait la base d'un futur homeland pour les Palestiniens. De Ghaza comme de Cisjordanie. Un futur Homeland payé par l'argent Saoudien et du Golfe en général, versé à l'Egypte qui en a grand besoin pour ses cent millions d'âmes.
C'était le plan de l'agression de décembre 2008. Il n'a pas marché. C'était encore plus clairement celui de l'agression de novembre 2012. Il n'a pas marché.
L'Otan arabe lui donne une chance inespérée de succès à condition que le Qatar puis le Koweït baissent le froc et se mettent sous tutelle saoudienne. Mais c'est un plan israélien me dirait vous ? Et alors ? La seule solution à deux Etats, c'est bien celle-là ? Où voyez-vous un mètre carré dans la Palestine occupée pour construire un Etat viable ?
Et puis cela a l'immense avantage de prendre dans les gras des Saoud de prendre dans leur bras une «Nation du Livre» contre les ennemis de Dieu, syriens, yéménites, iraniens…
Je crois que ces analystes arabes ont plutôt raison.
M. B.


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